Ijsberg, l’ambitieux projet bimédia

Ijsberg blogC'est à la faveur d'un tweet que j'ai découvert le manifeste d'Ijsberg, un projet bimédia en gestation et qui devrait voir le jour en juin prochain. Ambitieux, ancré dans les nouvelles pratiques et bâti sur une vision éditoriale solide, les fondateurs d'Ijsberg plaident pour un journalisme renouvelé au service de l'actualité internationale.

Extraits:

Le viral, l’irraisonné, le participatif sont de toutes les batailles, et les frontières entre journalistes et experts, entre profanes et initiés, entre annonceurs et médias, sont devenues illisibles dans le foisonnement ambiant. [...]

Les agences de presse sont devenues des grossistes de l'info [...]. Le pluralisme de l’information est la première victime des partages sur les réseaux sociaux et de la course au référencement. [...] Avec le risque que ce soit le sujet qui fasse l’actualité, et non plus l’actualité qui engendre le sujet ; et cela à grand renfort d’algorithmes de prévisions de tendance. [...] Noyés sous les faits divers, nous n’y faisons presque plus attention et préférons en rire, le Gorafi le prouve. 

Face à cette information qui a muté pour devenir « flux » et « buzz », nous estimons essentiel de briser cet engrènement. [...] En un mot, Ijsberg se veut donc un ambassadeur, un militant du slow info et de breaking news intelligents.  Il sera à la fois à contretemps et pleinement ancré dans le monde d’aujourd’hui.

"Encore une belle déclaration d'intention de jeunes idéalistes", pensez-vous peut-être... "Ils ne manqueront de rabaisser leur caquet quand ils se heurteront à la réalité économique". Il est vrai que les premiers textes publiés sur le blog sont catégoriques frôlant parfois avec l'arrogance qui avait fait polémique lors de la publication d'un autre manifeste, celuide XXI, en janvier 2013. En toute logique et avec de telles ambitions affichées, Ijsberg est attendu au tournant, dans un contexte où beaucoup ont déjà échoué à trouver le bon modèle. 

Mais au fond, peut-on vraiment reprocher aux fondateurs cette dose d'idéalisme, d'exigence et de combattivité? Des qualités qui semblent bien nécessaires pour sortir des canevas traditionnels et refuser de marcher dans les traces de médias qui tentent de se convaincre que rien n'a changé.
À la conception de ce nouveau titre, de jeunes journalistes, disciples d’Albert Londres, mais élevés au rythme des web documentaires et des applis mobiles.
Sans compter que ces "jeunes journalistes", basés à Lyon, ont déjà de l'expérience et disposent d'un soutien financier de plusieurs investisseurs. Pour comprendre qui est à la manœuvre et comment le projet est structuré, j'ai interrogé Florent Tamet, l'un des cofondateurs.

Florent Tamet IjsbergL'aventure d'Ijsberg a commencé avec la fin d'une autre, celle du Journal International...

Oui, l'équipe qui lance Ijsberg est issue de Journal International, un titre pour lequel nous avons investi beaucoup d'énergie et de travail. En 5 ans, le journal est passé d'une gazette de fac à un titre de presse présent en kiosque, avant de disparaitre pour finalement revenir après un apurement des finances et une relance éditoriale.
Nous étions plusieurs à être en désaccord avec le directeur de la publication, Guillaume Marron. Non seulement à propos de la stratégie de distribution, mais également au sujet de notre vision d’avenir pour le titre. Nous avons donc choisi de faire vivre notre vision du journalisme dans une structure qui nous en donnait les moyens.
Nous sommes donc partis pour créer un nouveau média, et les actionnaires nous ont suivis. Ils ont décidé de soutenir notre projet parce qu'ils ont confiance dans notre travail et dans notre stratégie. Nous n'avons pas perdu foi dans le journalisme et nous avons aussi une vision du développement numérique.

Comment se compose votre équipe ?

Nous sommes 8 pour assurer la gestion quotidienne et la coordination de plus de 50 contributeurs. Quatre personnes forment l'équipe de rédaction en chef. Les quatre autres travaillent au marketing et à la communication. Nous allons d'ailleurs créer une agence de com' indépendante qui effectuera des prestations pour Ijsberg : conception digitale, support de com', mise en page...

Nous serons épaulés par 50 correspondants francophones disséminés à travers le monde qui contribueront au magazine et au site. Ils ont la particularité d'être tous étudiants en journalisme en fin de cycle et s'apprêtent donc à faire leur entrée dans le monde du travail. L'idée, c'est de leur offrir un tremplin en fin de cursus tout en agrégeant la valeur ajoutée des journalistes les plus talentueux et les plus prometteurs de leur génération.  Une plus-value puisée dans leur parcours, leur situation géographique, leur regard, leurs différences...

Il y aura donc un site et une publication disponible en kiosque. Commençons par le papier, quelle en sera la ligne éditoriale ?

Il s'agira d'un trimestriel qui se situe entre le MOOC et le magazine, en tout cas dans un premier temps. L'objectif, c'est d'étonner et d'aller en profondeur. Il y aura donc surtout des formats longs qui permettront un "temps d'arrêt".

Le spectre sera large et varié avec des sujets économiques, sociétaux, diplomatiques déclinés avec des reportages, des analyses et des décryptages. Nous nous baserons surtout sur ce que nos correspondants feront remonter du terrain, de la réalité dans laquelle ils vivent dans leur pays. Nous serons très sensibles à leurs propositions.

Quel lectorat visez-vous ? 

Notre coeur de cible, ce sont les trentenaires qui ont vécu l'ouverture de la mondialisation, la chute des blocs et qui sont pleinement ancrés dans la société de l'information: urbains, habitants les grandes villes, fréquentant les hyper-centres et adeptes d'un mode de vie ponctué de voyages et de découvertes.

Nous ne ciblons pas une catégorie socioprofessionnelle ou un niveau de pouvoir d'achat précis, mais plutôt des centres d'intérêt, des envies ou des passions pour certains sujets.

Vous avez déjà fixé une fourchette de prix ?

C'est plutôt un "râteau"... entre 5 et 10 €. Nous visons une rentabilité à 1 an, sur une base de 20.000 exemplaires vendus. La publicité devrait couvrir le prix de l’impression ainsi que les piges.  Les ventes nous permettraient de basculer dans le positif. Nous parions sur une distribution très ciblée, dans les grandes villes et les premières impressions devraient avoir lieu à l'orée de janvier 2015.

Fiche d'identité
Ijsberg: "Un média créé pour se démarquer des informations traitées seulement en surface. Imaginez : les neuf dixièmes d’un « ijsberg » sont invisibles au premier regard. Et c’est précisément cette démarche journalistique que nous ambitionnons : savoir quitter la relative sécurité de la surface pour se risquer dans la profondeur."

  • 8 permanents
  • 50 correspondants
  • Un trimestriel entre le MOOC et le magazine
  • Un site avec des contenus gratuits
  • Un prisme international
  • 200.000 à 300.000 € de capital de départ

Avant de poursuivre sur le modèle économique, expliquez-nous la place du site web dans votre stratégie bimédia?

Le site sera une vitrine, une locomotive pour notre publication papier. Il rassemblera des contenus gratuits et financés par la publicité. À 14 mois, nous pensons passer de 0 à 300.000 visites uniques mensuelles. Au Journal International, nous étions passés de 0 à 150.000 visites sans moyen et sans marge, nous avons le savoir-faire, nous sommes confiants.

Nous allons jongler entre les temps de l'info. Il y aura une base d'articles courts qui permettra de traiter l'actu fraiche, entre 20 et 25 par jour. Ce niveau de production de contenus est, malheureusement, incontournable pour le référencement. Le site sera alimenté par la rédaction et par le réseau de correspondants.

Parallèlement nous prévoyons un rendez-vous hebdomadaire très qualitatif appelé la "story" qui prendra la forme d'un "long read", d'"un wide-screen" ou d'un contenu multimédia.

Une application est en préparation?

Oui, mais elle ne sera pas lancée tout de suite. Nous voulons vraiment que cette application apporte une vraie plus-value à l'information. Nous travaillons sur toutes les possibilités offertes par le toucher, l'expérience utilisateur. Ce sera pour septembre ou octobre.

Quid de votre modèle économique ?

C'est un mixte entre publicité et ventes. Concernant le capital de départ, nous allons réunir entre 200.000 et 300.000 € qui devraient nous permettre de travailler sereinement et de développer les outils en interne. Nous avons reçu le soutien d'une vingtaine d'investisseurs de la région Rhône Alpes et Auvergne. Il n'y a pas de grands groupes, ce sont surtout des entrepreneurs, issus d'horizons différents. Ils ont investi en moyenne 10.000 €, et certains nous soutiennent à hauteur de 30.000 à 50.000 €.

Investir dans la presse dans le contexte actuel, c'est un pari très risqué?

Effectivement, mais les investisseurs ont une entière confiance dans notre projet innovant et notre vision journalistique.

Il faut quand même être un peu kamikaze pour créer une publication bimédia ambitieuse dans le contexte actuel! La mode est plutôt au buzz et à l'agrégation de contenus...

Certes, c'est un peu kamikaze, mais on se dit que l'info n'est pas morte, qu'il ne faut pas perdre la foi . Le buzz, c'est bien, mais il y a un vrai besoin de décrypter l'information, de faire plus que du simple factuel.

On ne s'attend pas à ce que ce soit facile, on s'attend à des mois difficiles, mais on est confiant. On se dit qu'on est dans l'air du temps, qu'on répond à une demande actuelle face à ce qu'on observe et à ce que les gens disent des médias traditionnels. C'est risqué, on se qualifie nous-mêmes d'un peu fous, mais nous sommes convaincus que nous allons dans le bon sens.

Il va falloir se faire une place dans les kiosques et sur le web...

Nous avons fait un gros travail de benchmarking, on a vérifié, comparé et on a surtout beaucoup observé les tendances actuelles comme decorrespondent.nl et d'autres modèles du genre: un financement sur la base d'une déclaration d'intention forte sur le plan éditorial et journalistique et un véritable engouement du public. (NDLR Decorrespondent.nl a récolté 1,7 million de dollars lors d'une campagne de financement participatif.)

Mais il s'agit d'un modèle "anglo-saxon", qui se caractérise par un fort attachement à la démocratie et aux missions journalistiques. Ces préoccupations, dont découle la volonté de payer pour de l'info, sont-elles vraiment conformes à la réalité française ?

En effet, il y a encore un problème avec le modèle payant, ce n'est pas encore un réflexe, sauf peut-être pour Mediapart, mais c'est vrai que c'est davantage une pratique anglo-saxonne.  Mais ça ne va pas nous empêcher d'adapter nos contenus, nos sujets et de créer de la valeur.

Vous parliez des "médias traditionnels", comment comptez-vous vous démarquer sur le plan de l'innovation, qui est l'un de leurs principaux points faibles ?

Nous avons prévu de faire évoluer Ijsberg grâce à des cycles permanents d'innovations et d'investissements. Tous les 3 à 4 mois, nous développerons une innovation technique ou éditoriale pour servir le contenu.  C'est par exemple le cas de l'application que nous sommes en train de créer ou des recherches autour de la possibilité de faire du documentaire autrement.

Justement, développer une application, ça coûte cher, tout comme l'innovation en général. Comment allez-vous gérer le financement avec un capital de départ peu élevé ?

Mais l'innovation ne nous coûte pas si cher, car nous possédons les compétences en interne, ce qui permet de compresser les coûts et de prendre le temps de bien réfléchir à ce qu'on veut faire. Nous avons une équipe de développeurs et de graphistes très polyvalents, autoformés et geeks qui sont à même de repousser les limites technologiques.

Suivez les aventures d'Ijsberg sur le blog qui accompagne le lancement.

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