Le mobile dans les rédactions: la victoire de la technique sur l’éditorial

Clémence Lemaistre - Les Echos

Alors que 2015 aura été l’année où le mobile a détrôné l’ordinateur dans les usages, l’Observatoire du webjournalisme organisait ce 27 février, à Metz, une conférence intitulée « Information et supports mobiles ».

Mélangeant journalistes, responsables de rédactions et chercheurs universitaires, la journée était organisée autour de deux grandes thématiques:

  • Quelle offre éditoriale pour le mobile?
  • Expérimentations & innovations, retours d’expérience

Malheureusement, la réponse à la première question fut sans appel: il n’y a pas d’offre éditoriale spécifique pour les supports mobiles. Un constat inquiétant qui n’est pas sans rappeler la transition numérique ratée des médias vers le web, qui avait consacré un nouveau « canal » de diffusion, sans produire du contenu ad hoc.

Une absence de stratégie éditoriale donc, mais un investissement technique massif dans la mise à niveau des sites et des applications.

Un investissement en temps et en argent également pour satisfaire aux exigences des plateformes sociales tierces, qui assurent aux médias un accès direct aux audiences connectées aux réseaux sociaux et aux messageries.

« Plateformisation des médias »

On appelle ce mouvement la « plateformisation des médias ». Un phénomène accepté comme une fatalité, un pis-aller seul capable de compenser les faiblesses accumulées par la presse. Les réseaux sociaux, eux, sont « mobile ready ».

Véhicules incontournables et clé en main, les plateformes sociales assurent aux médias une compatibilité avec les supports mobiles. En déléguant la distribution de l’information, les rédactions augmentent donc leur force de frappe, tout en faisant une croix sur leur indépendance.

En résumé

Dans les rédactions, le mobile est avant tout une question technique (apps, sites responsive, CMS,…) et d’usages. Et visiblement, les médias, qui n’ont pas encore digéré la révolution du « web first », sont encore (très) loin de penser leur information pour le mobile.

Cliquez sur les pastilles pour consulter le résumé de l’intervention de chacun.

C’est ce qui ressort, de l’étude présentée par Olivier Standaert, de l’UCL: « La place du mobile dans les stratégies de convergence en Belgique francophone ».  À l’exception, de L’Echo qui, pendant la période post attentat, a notamment produit un journal « tablette only » et une couverture adaptée sur mobile.  (NDLR: je suis responsable des supports numériques de L’Echo).

Les  interventions de Clémence Lemaistre, rédactrice en chef numérique des Echos, et de Bénédicte Marie, chef de projet à Ouest France, ont confirmé l’absence de politique éditoriale spécifique côté français. Pas de « mobile first » au-delà des « pushs » et de la diffusion de contenus courts, calés sur les pics de consommation.

Exception à la règle, la création annoncée d’une cellule Snapchat au sein de la rédaction du Monde. Mais à la question « quelles sont les rédactions françaises qui ont une véritable stratégie mobile? », les intervenants ont bien été en peine de répondre. [Si vous avez des exemples, n’hésitez pas à les partager dans les commentaires. FTVInfo?].

Face à un média américain comme Quartz qui développe une application mêlant l’info et le concept de messagerie, ou face à l’exemple de Now This qui a choisi de n’avoir d’existence que sur les réseaux sociaux, les médias français font pour l’instant pâle figure.

Informer via les messageries, encore un sacerdoce

Antoine Maes, chef des sports à 20 Minutes, a partagé son expérimentation sur la messagerie Whatsapp durant la Coupe du Monde de Rugby. Un retour d’expérience très intéressant:

  • Nouvelle relation avec l’audience et une plus grande proximité grâce à une info vivante, interactive et personnalisée.
  • Une interface et un mode de publication complexes et laborieux. Les listes de diffusion étant limitées à 256 contacts.
  • Difficultés pour répondre aux questions de tous les internautes.

Whatsapp - 20 Minutes

La dilution des marques média

L’exposé de Virginie Sonet, chercheuse à Paris 2, intitulée « Les médias, assujettis aux plateformes mobiles et sociales? », a confirmé les constats établis plus haut:

  • Les médias se plient aux contraintes technologiques, commerciales et éditoriales de ces plateformes.
  • Il y a «commoditisation» (devenir matière) des médias traditionnel.
  • La mise en écran qui en résulte montre une réduction de la singularité éditoriale des médias.
  • La prescription est préemptée par les plateformes.

«L’écran du mobile est une tête de gondole et une place de marché qui permet la rencontre d’une offre et d’une demande de PRATIQUES et NON DE CONTENUS»

Après l’alerte et le « digest », la tentation de l’engagement par la conversation émerge. « La communication ‘interpersonnelle’ devient un vecteur potentiel de distribution de contenus informationnels et publicitaires. » À l’image de la nouvelle application de Quartz  et de son concept de « chat informationnel ». « Une tendance renforcée par la réduction des surfaces d’exposition, l’alerte et l’interaction priment sur la consultation. »

Virginie Sonet note une multiplication des « outils de recapture de l’attention » par les plateformes (OS, terminaux, moteurs de recherche, réseaux sociaux) qui aboutissent à:

  • un effacement de la marque média
  • un calibrage et une mise en forme qui aboutissent à une dégradation de la singularité éditoriale
  • un développement de nouveaux marchés du référencement
  • une dégradation des modèles économiques

Heureusement, le journalisme mobile sauve la mise

Après l’inquiétant constat de la matinée, la table ronde consacrée aux expérimentations a fait souffler un vent d’optimisme et d’enthousiasme sur la conférence. Grâce à un panel d’intervenants très bien choisi, les retours d’expériences furent riches et inspirants. Voici un résumé des innovations présentées:

Léman Bleu

Cette télévision locale suisse a généralisé l’utilisation des smartphones comme outils de productions pour les reportages, mais aussi pour le live. Laurent Keller, directeur et rédacteur en chef, explique avoir « évacué la question de la qualité au profit de l’expérimentation éditoriale ». Aujourd’hui, la rédaction a adopté ce nouveau mode de fonctionnement et aucun téléspectateur ne s’en est plaint. Les projets fourmillent, un média à suivre.

Laurent Keller Léman Bleu

Extraits de reportages et de directs tournés à l’iPhone.

Exils.ch

Nicolae Schiau, journaliste à la RTS, a suivi pendant trois semaines des migrants depuis la frontière turco-syrienne jusqu’en Europe. Particularité de la démarche, les internautes ont pu suivre en direct cet exode via Twitter, Instagram et Soundcloud.

Une expérience dense et instructive racontée dans cette interview réalisée à l’occasion de la conférence Obsweb:

Le Davanac

Damien Van Achter sillonne les routes à bord de son camion/studio connecté en compagnie de journalistes et d’étudiants. Sa philosophie? Tester de nouveaux formats, profiter des avantages de la mobilité, de la puissance des réseaux sociaux et mettre le tout au service de la narration journalistique.

[Vous voulez en savoir plus sur ces expérimentations? Lisez ce très bon résumé: Le journalisme mobile mise sur la proximité de l’information, par Jonathan Hauvel, rédacteur en chef adjoint du Bruxelles Bondy Blog]

YoData - MJMNLe «challenge appli mobile»

Les étudiants du Master en journalisme et médias numériques de Metz ont travaillé avec Morgiane Achache, chef de produit numérique au Monde, sur le « prototypage » d’applications mobiles pour informer les jeunes.

C’est l’application « YoData » qui a remporté le « défi appli mobile ». Cette app propose une info par jour basée sur des data locales et traitées avec un format visuel.

=> Découvrir les projets

 

Et aussi Earth Alert

L’application Earth Alert, présentée par Steven Jambot, journaliste France 24, a gagné le premier prix de l’Editors Lab avec Alaeddine Ouertani et Emmanuelle Nicolas, respectivement graphiste et développeur. Earth Alert permet de « poster une alerte sur des questions économiques, sociétales et environnementales » et ainsi attirer l’attention des journalistes.

Voilà pour les temps forts de la conférence Obsweb. Un débriefing du dispositif « mobile first », mis en place avec trois étudiants pour couvrir l’événement, est en préparation. Ils ont relevé plusieurs défis dont un live sur Snapchat, des Self’interviews et des formats Périscope. A bientôt donc!

Pour aller plus loin :

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