7 médias qui rendent optimiste sur l’avenir du journalisme

7 médias qui rendent optimiste sur l'avenir du journalisme

S’intéresser à la transformation des pratiques journalistiques à l’ère numérique, c’est observer un monde qui se cherche, un monde en marche, qui souvent se perd et parfois avance. En traquer les errements, les réussites et les tentatives audacieuses est une tâche passionnante.

Certaines initiatives ravivent l’espoir d’une transition numérique ambitieuse au service d’un journalisme exigeant, conquérant, fier de lui-même et respectueux de son audience.

Dans ce post, je souhaite mettre en valeur sept médias qui, chacun à leur façon, défendent cette vision et partagent les points communs suivants:

  • Un journalisme de l’offre revendiqué et assumé jusque dans le fonctionnement et/ou le modèle d’affaires.
  • Une utilisation des nouveaux outils au service d’un propos journalistique original.
  • Une forte capacité à se remettre en question et à faire des choix, comme celui d’accepter d’en faire moins pour faire mieux.
  • Un questionnement sur le rapport à l’audience, que ce soit pour co-construire l’info, améliorer l’expérience utilisateur, proposer des narrations différentes ou tout simplement créer du lien et du sens dans une communauté ou à l’échelle d’un territoire.
  • Une belle énergie et une envie d’en découdre. Des qualités précieuses dans un univers professionnel morose, dont l’inertie est le fruit d’un grand désenchantement et d’une précarisation croissante.

Les initiatives recensées sont empreintes d’optimisme et de passion. Une sorte de pied de nez à la fatalité du déclin annoncé. Un contrepied à cette tendance qui consiste à se servir de l’excuse de la « crise » pour rationaliser à outrance les médias, sans toutefois adapter la ligne éditoriale ou même s’interroger sur les nouvelles missions à remplir. Avec le résultat que l’on connait: purge après purge, les mêmes difficultés perdurent.

A la lecture des articles relatant les restructurations de groupes de presse ou de médias, il est frappant de constater à quel point la question de la ligne éditoriale et des missions journalistiques est secondaire. L’avenir d’un titre se joue, en général, autour du nom du nouveau « chef » et de l’ampleur du plan de licenciements. Comme si ces deux paramètres, importants au demeurant, pouvaient résoudre à eux-seuls l’inadéquation entre l’offre et la demande. Comme s’il suffisait de multiplier les supports de diffusion pour conquérir de nouvelles audiences, de façon quasi automatique. Comme si le pari était de « redresser » le média sans adapter l’offre, ou seulement à la marge, par peur de voir disparaître la valeur de « la marque ».

Rompre avec le mimétisme et tracer son sillon

Facebook Live, Snapchat, native advertising, paywall, big data, micro paiement… A chaque hype, la même béatitude, comme s’il suffisait de se brancher sur une solution pour réalimenter la machine.

Expérimenter est vital, mais si le seul but est de compenser des pertes de revenus tout en continuant à faire ce qu’on fait déjà, on peut s’interroger sur l’objectif de la stratégie: la survie d’un système moribond ou un instrument du changement?

Dans les exemples choisis, l’innovation éditoriale permet de rompre avec le mimétisme et les hype pour tracer son propre sillon, quitte à adapter le périmètre et le fonctionnement du média.

Avancer malgré les incertitudes 

Dans un contexte difficile, où l’échec est beaucoup plus probable que la réussite, il peut être utile de se fixer quelques critères d’évaluation. Des critères à la lumière desquels, le moment venu, il sera possible de déterminer si l’on a mis tout en œuvre pour mener à bien son projet/média/initiative.

  • L’obligation de moyens – Libérer du temps, fédérer les énergies et modifier les organisations à la marge suffisent souvent à créer les conditions de l’innovation. Pourtant, nombre de médias ne saisissent pas cette opportunité et sous-investissent. Un sous-investissement qui dépasse le seul aspect financier. En effet, il n’a jamais été aussi peu coûteux d’expérimenter et d’explorer de nouveaux territoires. Un simple smartphone permet, par exemple, de diffuser des vidéos en direct, faire du reportage, créer des récits à 360° ou dialoguer sur les réseaux sociaux.
  • Faire moins, pour faire mieux – « Qui trop embrasse mal étreint ». Beaucoup de médias tentent de plaire au plus grand nombre, sans satisfaire personne pleinement ou du moins suffisamment pour susciter un acte d’achat.
  • Travailler et assumer sa différence – Le modèle publicitaire, basé sur la massification des audiences et la « commoditisation » des contenus journalistiques, a contribué à conférer la même valeur économique à une dépêche bâtonnée à la va-vite et à un long travail d’enquête. Une logique qui aboutit à une forme de renoncement éditorial et à une dilution des marques sur les supports numériques.

A la lumière de ces trois conditions, il est possible de dire si l’on a essayé entièrement et honnêtement de défendre son projet, si l’on s’est donné les moyens de promouvoir sa vision du journalisme. Il est également possible d’évaluer l’acuité de l’intuition de départ ou l’inadéquation entre son offre et l’audience supposée, attendue, fantasmée… Et au final, d’en tirer les conclusions nécessaires.

Ces exemples qui rendent optimistes

Ma Télé, Centre France, Ouest Medialab, L’imprévu, Le Temps, Instants Productions/Hors-Zone et Nice-Matin, autant de médias qui travaillent leur différence, appliquent le principe d’ « obligation de moyens » et questionnent leur fonctionnement et leurs missions journalistiques.

Ma Télé – Média local – Belgique

Eteindre la télé pour mieux réfléchir à la mission de la télé

#Tousàtable, un simple hashtag qui cache une initiative ambitieuse et multi facette. En quelques semaines, la rédaction de Ma Télé (télévision locale wallonne) est parvenue à fédérer 1.000 personnes dans un groupe Facebook pour relever le défi suivant: créer une gigantesque auberge espagnole interconnectée. Au final, une cinquantaine de rassemblements s’est organisée en Wallonie, c’était le 9 décembre, en direct via Facebook Live et Google Hanghout.

#tousatable

Les semaines précédentes ont fait l’objet d’une intense discussion collective autour des plaisirs de la table, par réseaux sociaux interposés. Une façon de parler et de se servir du numérique pour créer du lien. Car au-delà de l’initiative festive, Ma Télé avait décidé de faire du 9 décembre, la « première journée du numérique de proximité ». Via le groupe Facebook, une invitation a été lancée à prendre des photos et des vidéos pour partager des idées de recettes, donner de bonnes adresses pour trouver des produits locaux et montrer les coulisses des préparatifs de chaque auberge espagnole. Et ça a fonctionné! Tout le monde s’y est mis: citoyens, artisans, cuisiniers, journalistes, élus…

Cerise sur le gâteau, ce jour-là, Ma Télé avait décidé… d’éteindre la télé! Une façon de se forcer à repenser le rapport à l’audience et d’imaginer un avenir à son média. Une approche positive et tournée vers l’avenir, car ici, il ne s’agissait pas de défendre « la télé », mais de démontrer l’utilité du journalisme local.

Cet événement a été une formidable occasion de recréer du lien, d’animer une communauté ancrée dans un territoire tout en faisant, en creux, de l’éducation aux médias.

Aller plus loin:

Centre France – PQR – Clermont-Ferrand

« Test & learn: agir, débriefer, améliorer »

Comme la majorité des groupes de la presse quotidienne régionale (PQR), Centre France fait face à l’enjeu vital du renouvellement de son lectorat. Plutôt que de multiplier les nouvelles formules d’un journal qui sera de toute façon lu par les plus âgés, le groupe a décidé de se renouveler, en profondeur et dans tous les domaines.

lab-centre-franceL’objectif et la stratégie retenus sont audacieux, il s’agit de tout remettre à plat: projet éditorial, fonctionnement des rédactions, rapport à l’audience, formats, supports, ton… Bref, un travail ambitieux de (re)définition des missions et de l’organisation d’un média local.

L’originalité du projet tient à la méthode choisie. Alors que la plupart des médias décrètent le changement « d’en haut », unilatéralement et avec une stratégie à appliquer point par point, ici on a décidé de définir les objectifs collectivement en partant de l’envie des journalistes et des collaborateurs de tous les services. Un travail au long cours ayant pour vocation de faire circuler les énergies et les idées.

A grand renfort d’ateliers, de projets, de brainstorming et de groupes de travail, l’équipe du Lab est chargée de créer et d’animer une dynamique de réflexion et d’expérimentation: Libérer la créativité, aller chercher dans d’autres métiers ce qui manque à la presse, se tromper, lancer des projets avec la « communauté du Lab » (70 personnes inter-métiers), co-développer des initiatives avec des acteurs locaux, etc. Centre France a le courage de sortir de son pré carré en s’inscrivant dans des initiatives extérieures, qu’elles soient entrepreneuriales ou associatives.

Le groupe incarne donc parfaitement « l’obligation de moyens » évoquée plus haut. Le chantier de la PQR est incroyablement complexe, mais le fait de se donner les moyens de se repenser, permettra de se dire, le moment venu, nous avons essayé et nous avons mis toutes les chances de notre côté.

Aller plus loin:

Le site de La Montagne >

Ouest Médialab – Cluster – France

Le laboratoire collaboratif

Il y a quatre ans, Julien Kostrèche et Philippe Roux se sont lancés un défi audacieux: créer un espace de collaboration entre médias, grandes écoles, universités, monde de l’entreprise et collectivités territoriales. Objectif, mutualiser les forces et les compétences pour affronter les challenges posés par la révolution numérique. Aujourd’hui, l’association compte une centaine de membres actifs à Nantes et dans sa région.

ouestmedialab

Le premier cluster des médias numériques français est à la fois un centre de ressources et un laboratoire mutualisé. Il anime des structures et des événements qui permettent de mixer les compétences à l’image…

Avec Ouest MediaLab, la notion de « rédaction ouverte » prend tout son sens et prouve une nouvelle fois que la révolution de l’information se déroule de plus en plus hors des médias traditionnels.

Aller plus loin:

Nice-Matin – PQR – France

Le choix payant du journalisme de solutions

Nice-Matin, c’est d’abord l’histoire d’une rédaction qui a décidé de racheter son entreprise à la barre du tribunal. C’est ensuite un long processus de réflexion et de repositionnement du titre et de la proposition éditoriale. C’est également le choix du « journalisme de solutions » comme fil conducteur. Enfin, c’est une démarche courageuse qui porte ses fruits puisque le nombre d’abonnés a bondi de 70% en un an.

Les enseignements de cette révolution portée par les journalistes sont racontés par Damien Allemand dans un post de blog: Ce que Nice-Matin a appris après un an de journalisme de solutions sur son offre abonnés.

nice-matin-solutionsEn voici quelques extraits:

« Editorialement, ce n’est pas un journal des bonnes nouvelles au pays des bisounours. Ce ne serait pas crédible. C’est plutôt un journalisme constructif, un journalisme de terrain et de données qui identifie des problèmes, pose les questions et cherche les réponses. »

« Une année où nous n’avons pas tout réussi dans nos enquêtes. Mais nous nous sommes imposés de garder un cap: “test and learn”. On teste des formats, des angles, des modes de traitement… On regarde comment ça réagit avec les datas récoltées et on corrige pour le prochain dossier. Le but? Essayer d’améliorer, à chaque fois. »

« Les lecteurs ne sont jamais où on les attend. Chaque mois, nous nous sommes livrés à de petits pronostics pour le sujet vainqueur [ndlr: la rédaction propose trois thèmes à développer et ce sont les internautes qui tranchent]. Nous n’avons jamais vu juste. […] R.I.P madame Michu. »

Se donner les moyens de vivre de son journalisme, savoir se remettre en cause, écouter l’audience et s’appliquer à soi-même les bonnes pratiques vues et lues ailleurs, trois qualités essentielles du projet de Nice-Matin.

Aller plus loin:

Le Temps – Quotidien national – Suisse

Rester ouvert, partager et développer son identité éditoriale.

Depuis deux ans, Jean Abbiateci distille les créations multimédias du Temps sur Facebook, à la recherche de retours constructifs ou tout simplement pour partager son enthousiasme ou des morceaux de codes.

Jean est rédacteur en chef adjoint au numérique, il a pour mission, aux côtés de Gaël Hurlimann, de dépoussiérer l’offre numérique du Temps et de trouver de nouveaux formats tout en embarquant la rédaction avec lui. Un profil de poste que je connais bien puisque c’est le mien depuis six ans à L’Echo, une rédaction au périmètre similaire. Je mesure donc le travail nécessaire pour accompagner la transition numérique et co-construire des formats multimédias avec un journaliste, un développeur, un graphiste, un photographe ou un icono.

letemps - Fioul Lourd

Ce qui me plaît le plus dans la démarche du Temps, c’est cette volonté de mettre en valeur les talents et les histoires développées par la rédaction. Les nouveaux formats sont donc au service du contenu et ont pour vocation de renforcer la singularité éditoriale du titre.

Modestes mais ambitieuses, les productions du Temps démontrent parfaitement que l’innovation dépend moins des prouesses technologiques ou des moyens disponibles que d’une volonté éditoriale forte et assumée.

Je vous invite d’ailleurs à écouter l’émission de l’Atelier des médias qui rassemble Gaël Hurlimann et Jean Abbiateci pour Le Temps et Nabil Wakim, responsable de l’innovation au Monde. Cette émission donnera du baume au cœur à tous ceux qui défendent un journalisme web ambitieux. Le message principal? Pour que la greffe du numérique prenne, il faut partir de l’éditorial et du travail des journalistes.

Quelques beaux formats:

L’imprévu – Slow media – France

« Nous avançons avec des convictions mais sans certitudes. »

L’équipe de L’imprévu incarne parfaitement l’énergie et la volonté de défendre une forme originale de journalisme avec le choix d’un slow news payant. Ce média en ligne, en version payante depuis un an, a fait le pari du contretemps, un pari osé, à rebrousse-poil. Un pari d’autant plus louable qu’il fait l’économie de la condescendance habituelle à l’égard des autres « grands médias ».

limprevuL’imprévu est conçu comme un complément à l’offre médiatique existante et non comme un antidote.

Dans le contexte actuel, vouloir vivre de son journalisme est une ambition quasi héroïque et c’est précisément le pari des quatre fondateurs qui portent et défendent une vision éditoriale claire, doublée d’une grande écoute de leur audience. Cette écoute se traduit par une volonté de co-construire leur média, de s’enrichir des retours de leurs abonnés et de proposer l’expérience la plus agréable et constructive possible.

Le choix d’un modèle basé sur l’abonnement est risqué, mais L’imprévu offre également des prestations de formation qui permettent d’équilibrer les comptes et de payer les collaborateurs.

Longue vie à L’imprévu!

Aller plus loin:

Patrick Séverin – Producteur transmédia – Belgique

Quitter le journalisme pour mieux y revenir

Auteur transmédia brillant et ingénieux stratège de la communication et des partenariats, Patrick Séverin est un très bon exemple d’un journaliste qui a décidé de sortir du journalisme pour mieux y revenir (Lire le manifeste de Journalism++). Il a fait le choix de quitter les rédactions pour reprendre sa liberté.

nouveaux-pauvres-Patrick-SéverinAujourd’hui, il est en capacité de raconter ses histoires en puisant dans la diversité des médias, des modes de narration, des outils et des temporalités disponibles.

Cette démarche se prolonge dans le choix des sujets traités. Ne cherchant jamais la facilité, il aborde des questions complexes et essentielles comme la place du travail dans nos vies ou la pauvreté ordinaire. Le point commun de ses œuvres tient dans cette volonté d’animer le débat et de prendre le temps d’examiner certaines facettes méconnues de questions de société.

Des thématiques sensibles portées astucieusement à la connaissance du plus grand nombre grâce, notamment, à ses collaborations avec de grandes chaînes généralistes belges, en radio et en télé. Un travail d’auteur diffusé par des médias de masse, que rêver de mieux!

Ces œuvres valent un coup d’œil pour la justesse des dispositifs transmédias qui servent le propos, sans l’écraser:

Aller plus loin:


Voilà pour cet aperçu d’initiatives qui, personnellement, me rendent optimiste. Autant de trajectoires et de prises de risque inspirantes.

J’aurais également pu vous parler de L’Echo, le journal pour lequel je travaille. Depuis près de 7 ans maintenant, j’ai trouvé un espace de liberté dans ce « vieux média » qui se donne les moyens de chercher des réponses ambitieuses aux défis posés par le numérique. Mais ce sera l’objet d’une série de posts à venir, dans lesquels je détaillerai les principaux enseignements de sept années de journalisme multimédia.

A très bientôt, donc!

Publier un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *