Pour un sursaut numérique de la presse belge

Pour un sursaut numérique de la presse belge

[Ce texte a été publié dans Journalistes, le mensuel de l’Association belge des journalistes professionnels (AJP), en juin 2016. ]

Il ne passe pas une semaine sans qu’un stagiaire, un jeune diplômé, un pigiste ou un confrère expérimenté ne me confie sa stupéfaction, son découragement ou sa colère face à la place accordée au numérique dans son média. Manque de moyens, absence de vision éditoriale, initiative personnelle réduite à la portion congrue, absence de perspective, rémunération indécente et précarité gravée dans le marbre, voilà les principaux sujets de préoccupation.

Aveuglement coupable

Comment, en 2016, est-il encore possible de considérer le web comme un simple robinet à info ou pire comme un étal dédié à la remballe de contenus périmés ? Il y a 10 ans, naissait Twitter et les blogs étaient à leur apogée, l’avenir était incertain.

Aujourd’hui, la situation est limpide: la presse n’a aucun avenir si elle ne se réforme pas profondément. Les changements intervenus ces dix dernières années ne sont que les prémisses d’un mouvement plus radical et dévastateur encore.

Intelligence artificielle, big data, réalité virtuelle, privatisation et automatisation du web… La numérisation de la société est en marche et l’accélération s’annonce féconde, mais brutale.

Face au tsunami numérique qui s’annonce, quelles sont les réponses apportées par les principaux groupes de presse? Réduction des coûts, asphyxie des rédactions, investissements technologiques et concentration industrielle.

En résumé, la plupart des efforts tendent à la préservation désespérée des vestiges d’un modèle industriel dépassé. Au lieu de prendre acte du déclin, de se remettre profondément en question, on a décidé de garder le cap et d’organiser la survie en plaçant les rédactions sous respirateur artificiel. Une méthode qui, ces dix dernières années, n’a porté aucun fruit et a au contraire accéléré la chute, affaibli les rédactions et abîmé les marques médias.

Face à cet échec patent, une autre stratégie émerge aujourd’hui. Elle vise «la convergence entre les contenus et les tuyaux». C’est l’objectif de Patrick Drahi en France, grâce au rapprochement de l’opérateur télécom SFR avec le groupe de presse Altice. Une stratégie de convergence qui a des échos en Belgique, puisque Stéphane Moreau, patron de Nethys, travaille à ce type de synergies avec le groupe l’Avenir.

La crise de la presse est avant tout une crise de légitimité et d’utilité dans le débat démocratique.

Et le journalisme dans tout ça?

Si cette logique est audacieuse sur le plan industriel, on peut légitimement poser la question de son impact sur le travail des rédactions, sur leur indépendance et leur vitalité. La presse est-elle vouée à devenir un sous-traitant dont l’objectif est de créer des contenus formatés aux «tuyaux», toujours plus nombreux? L’information est-elle devenue un contenu comme un autre, un véhicule publicitaire ou une ligne de plus dans une offre télécom?

Ce qui est sûr, c’est que ce mouvement de rationalisation ne répond pas à la question de la faillite du journalisme tel qu’il est pratiqué aujourd’hui. La crise de la presse est avant tout une crise de légitimité et d’utilité dans le débat démocratique. Un débat qui trouve de nouveaux relais numériques, couplés à des espaces bien réels d’expression, de diffusion et d’action.

Une présence accrue sur les réseaux sociaux, un «journalisme de la demande» ou des cadeaux Bonux à l’achat d’un abonnement sont autant d’artifices qui permettent à peine aux médias de garder la tête hors de l’eau. Se rassurer en brandissant un volume de clics toujours plus importants sur les sites d’info est également un leurre, tant que personne n’est prêt à payer pour le service que l’on offre. La presse et son modèle ne répondent plus aux exigences d’un monde qui a changé. Pire, la presse hypothèque son avenir en niant les possibilités éditoriales offertes par le numérique, étouffant au passage la génération qui pourrait les mettre en œuvre.

Aujourd’hui, les médias ne sont pas prêts à accueillir les aspirants journalistes 2.0.

Vers une génération perdue

Pourquoi, en franchissant le seuil des rédactions, les jeunes journalistes devraient-ils abandonner leur personnalité et leur enthousiasme pour se conformer à des méthodes qui ne font plus recette? Pourquoi ne pas construire avec eux les médias de demain?

Les formations universitaires, elles, semblent avoir compris les enjeux liés au numérique. De l’Ihecs à l’UCL en passant par l’ULB, elles ont toutes entamé un courageux et complexe travail de remise en cause de leurs programmes et de leurs enseignements. Mais voilà, aujourd’hui, les médias ne sont pas prêts à accueillir ces aspirants journalistes 2.0.

Un triste paradoxe. Un sursaut vital

L’heure est aux décisions radicales et à l’encouragement des initiatives et des talents présents dans les rédactions. Osons conclure que les médias tels qu’ils sont conçus ne rencontrent plus la demande, qu’ils ne suscitent plus un intérêt suffisant pour justifier un paiement. Osons mettre l’exigence et l’innovation éditoriale au cœur des rédactions. Osons faire des choix. Osons prendre des risques.

Le web est un média en soi, un terrain d’investigation et d’interaction, un lieu en création perpétuelle.

Le web est ce qu’on en fait, et c’est ce qui est fascinant. La résignation ou le défaitisme n’ont plus leur place. Il y a urgence.

 

Journalistes, le mensuel de l'AJP - Juin 2016

Journalistes, le mensuel de l’AJP – Juin 2016

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