Les 6 leçons d’un reportage interactif à 360°

Charleroi 360 - L'Echo

Depuis quelques mois, les vidéos à 360° se multiplient mais relèvent encore trop souvent du gadget spectaculaire. Une expérience brute, sans trame, ni récit, pour une expérience visuelle parfois discutable. Une fois l’effet « waouh » passé, que reste-t-il? Une question cruciale pour les médias et pour la pérennité du format.

Canevas 360 - L'EchoLes expériences convaincantes, elles, se traduisent généralement par des formats « linéaires » hauts de gamme et exigent donc une parfaite maîtrise du récit, du montage et de la captation multidimensionnels. Un exercice qui demande une kyrielle de compétences et un matériel très coûteux. Du côté des producteurs amateurs, le prix et les performances inégales des caméras entrées de gamme représentent encore un frein.

Par ailleurs, la vidéo à 360° est un exercice périlleux car les usages ne sont pas encore mûrs. Pas sûr de « rencontrer » son audience, notamment parce que l’utilisation d’un casque VR est compliquée et l’accès aux contenus difficile.

Mais pour le journaliste multimédia que je suis, être capable de réaliser un reportage à 360° mêlant images, son, texte et interactivité représente une forme d’absolu. Choisir la narration à 360°, c’est en effet s’offrir la chance de restituer toute la richesse d’une « réalité vécue » pour la proposer à l’internaute.

Bref, depuis un an, je me disais: « J’en ai très envie, mais la 360 ce n’est pas (encore) pour moi ! ». Mais quand Thinglink a annoncé un player permettant de naviguer d’une image 360° à l’autre, je me suis dit bingo! D’autant que ce player fonctionne dans un navigateur, desktop et mobile, mais aussi avec un casque VR, type Cardboard.

Depuis, plusieurs reportages ont vu le jour sur le site de L’Echo. Conçus comme des promenades, le dispositif mêle navigation douce au sein d’images sphériques, un récit porté par une voix-off et une couche d’informations visuelles et textuelles:

  • Remember/Souvenir: Denis Meyers, artiste urbain et typographe, a occupé pendant un an un bâtiment historique voué à la destruction, à Bruxelles. Il s’agit du format le plus aboutit, fond/forme.

Bien sûr, ces reportages sont perfectibles, mais pour une première expérience, je trouve le concept prometteur, notamment parce qu’il est accessible à n’importe quel(le) journaliste doté(e) d’un smartphone et d’un enregistreur.

Voici six leçons tirées de ces reportages en mode 360°.

1. De la photo, pas de la vidéo

Pour les raisons évoquées plus haut, coût et compétences nécessaires à la réalisation d’un tournage vidéo à 360°, j’ai opté pour la formule: photos + son + texte. Un dispositif simple et léger qui m’a permis de travailler avec un iPhone 6 et un Zoom H1, complété par l’application Google Street View pour la capture des images.

Sur le plan du récit, la combinaison photo + son a l’avantage de créer une expérience « douce » en laissant l’internaute explorer son environnement à son rythme, tout en étant guidé par le récit de la voix off. En tant qu’ancien journaliste radio, le retour à la magie évocatrice de la voix est un vrai bonheur.

2. La préparation, la clé de l’efficacité

Comme pour tout reportage, la préparation est essentielle. Ici, le mode opératoire est simple, car prévisible : choisir les lieux, briefer l’interlocuteur, définir la durée et l’angle des capsules sonores.

Avoir une idée des enrichissements disponibles (photo, archives, chiffres…) est un atout pour composer la mise en scène du 360°.

J’ai travaillé avec Mélanie Noiret qui devait réaliser deux pages pour le journal. Les deux tiers de son temps ont été consacrés à son papier et un tiers au format web. Un travail bi-média, main dans la main, qui s’est nourri des contraintes de chaque support pour gagner en efficacité.

« Charleroi à 360° », c’est deux heures et demie de reportage et une journée d’édition.

Journal L'Echo - Mélanie Noiret

3. Thinglink, le raccourci idéal pour les aspirants producteurs

J’utilise Thinglink depuis quatre ans pour réaliser des images multimédias, c’est-à-dire des images sur lesquelles il est possible d’ajouter des pastilles dynamiques donnant accès à des photos, des vidéos, du son ou du texte.

La toute nouvelle fonction VR offre ce même service pour « augmenter » des photos à 360°. La réalisation est enfantine grâce à une interface fluide et efficace.

Le « mode VR » requiert un abonnement Premium, facturé à l’année. Un investissement rapidement rentabilisé par la richesse des expériences offertes. Une fois cette question résolue, le nombre de contenus est illimité et tout journaliste en reportage peut facilement et gratuitement créer une « bulle » à 360°, avec son téléphone.

Cerise sur le gâteau, l’équipe de Thinglink est à l’écoute de ses utilisateurs. Du coup, j’ai pu envoyer un long feedback, obtenir des réponses et suggérer de nouvelles fonctionnalités.

4. Des écrans, des usages… et la dictature du compromis

La navigation à 360° concentre tous les défis auxquels sont confrontés les producteurs de contenus en ligne: la multiplication des écrans et la dispersion des usages.

glass-vr-cardboard-homidoComment offrir une expérience satisfaisante à l’internaute qui se connecte depuis un ordinateur, à celui qui utilise un mobile ou à l’aventureux qui possède un Cardboard? C’est compliqué, mais pas impossible, à condition de ne pas vivre les compromis comme autant de renoncements. Par ailleurs, en adaptant les contenus et le récit, on parvient à un résultat très acceptable au regard de l’investissement de départ. Un rendu mis en valeur par le canevas plein écran mis sur pied par mon collègue Raphael Cockx.

Les reportages ont par exemple été construits de manière à ce qu’avec ou sans le son, avec ou sans Cardboard, sur mobile ou sur desktop, l’essentiel de l’info soit disponible. Sur ordinateur, les bulles de texte apportent des informations complémentaires, absentes de la version Cardboard, mais compensées par le son. Idem pour les vidéos Youtube qu’il est impossible de lancer depuis un casque VR.

Globalement, la V1 de Thinglink est très réussie. Peu importe le support, la navigation est fluide et c’est déjà un exploit !

Ecouter pour comprendre les usages

Les formats 360° sont intégrés dans un article qui contextualise le reportage avec du texte, une carte et une indication précise: « Pour une expérience complète, utilisez des écouteurs », accompagnée de deux icônes invitant à naviguer dans l’image.

Combien d’internautes ont scrollé frénétiquement pour cliquer directement sur le bouton « Play », sans avoir lu ni le texte ni les indications ? Sans doute beaucoup, si j’en crois mes échanges avec une vingtaine d’utilisateurs à qui j’ai appris qu’il y avait du son et plusieurs lieux à visiter…

Experience 360

Il s’agit évidemment aussi d’un souci avec l’interface proposée, un problème d’UX (« expérience utilisateur »). Il manque par exemple une indication claire et intégrée au player qui montre que l’on peut se déplacer dans l’image, sous la forme d’un petit mouvement de gauche à droite, comme le fait déjà Facebook et d’autres applications 360.

Ce qui est sûr, c’est que les usages s’installent lentement, que l’interactivité reste une pratique périlleuse et que l’utilisation d’un Cardboard semble encore réservée à une poignée d’internautes.

Malgré ce constat, les chiffres de consultation ont largement dépassé mes attentes. Ces reportages font en effet partie des meilleurs articles du site en termes de fréquentation et de durée de consultations (Entre 4 et 5 minutes en moyenne).

Ecouter, écouter attentivement les utilisateurs et essayer d’améliorer sans cesse l’expérience et la navigation. Les perpectives offertes par la voix-off d’un journaliste méritent également d’être explorées afin d’accompagner l’internaute grâce une narration sur-mesure.

5. Richesse du récit et de l’expérience, à la recherche du bon dosage

Comme évoqué au début de cet article, la grande majorité des formats à 360° est publiée dans sa forme « pure et brute », sans texte ni contexte.

En tant journaliste, c’est le récit qui m’intéresse et la possibilité pour l’internaute de suivre un fil conducteur, aussi simple soit-il. Il faut lui donner envie de naviguer de lieu en lieu.

Comme souvent lors d’une première expérimentation, j’ai voulu mettre beaucoup (trop) d’informations et de lieux à explorer. « Charleroi 360 », ce sont sept places à visiter. Or les internautes en ont, en moyenne, visité trois. Un chiffre satisfaisant au regard des difficultés à créer une navigation claire avec pour seule option, une flèche cliquable peu visible.

Mais l’essentiel, c’est d’avoir pu introduire la notion de déplacement au sein d’images à 360°. Et puis, dès le deuxième reportage, un autre type de navigation a vu le jour, plus intuitive, placée “aux pieds” de l’utilisateur.

Navigation 360° - L'Echo

6. Limites et contraintes

Dans certains cas, la combinaison iPhone + application Google Street View n’est pas satisfaisante et rend l’utilisation d’une caméra 360 indispensable pour « figer proprement » la scène :

  • Des conditions de lumières difficiles
  • La nécessité d’une prise de vue rapide, spontanée ou discrète (il faut prendre une quinzaine d’images en tournant sur soi-même…)
  • Une foule ou des personnes en mouvement
  • Une petite pièce meublée : problème d’assemblage des images (stitching) avec des objets déformés qu’il faut ensuite reconstituer sur Photoshop.

iPhone VS Samsung Gear 360

Après quelques tests, j’en conclus que c’est la combinaison des deux solutions qui offre la plus grande flexibilité sur le terrain.

Gear 360

  • Les + : Cette caméra permet un stitching impeccable, elle est facile d’utilisation et l’application permet un contrôle et un déclenchement à distance.
  • Les – : L’image manque cruellement de netteté et de contraste et la qualité est mauvaise en condition de lumière difficile. L’application ne fonctionne qu’avec un Samsung S7 !

iPhone

  • Les + : L’iPhone (+ Google Street View) produit de belles images au piqué et au contraste intéressants. L’avantage du smartphone, c’est qu’il se trouve toujours dans la poche du journaliste.
  • Les – : L’application Google Street View n’est pas à l’abri de problèmes de « stitching », notamment avec les objets trop proches du capteur.

Voilà pour ce retour d’expérience autour de la photo 360 augmentée et interactive. Ah oui, j’allais oublier, ce sont bien des contenus « mojo » ! Un smartphone, une app, une plateforme et le tour est joué. Prosélyte, moi ? Pas du tout !

Bon, j’y retourne. Prochaine étape, la vidéo 360°, avec ma promise, la Nikon Keymission 360 !

Et en attendant, quelques liens pour aller plus loin :

Publier un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *