Véritomètre, filtrage et dé-médiatisation @SylvainLapoix @Davanac

Flux - Nicolas Becquet - Véritomètre

Photo: Nicolas Becquet (Creative commons)

Voici quelques pistes de réflexion au lendemain d’une discussion entre journalistes réunis à Bruxelles autour de @SylvainLapoix, l’artisan infatigable du véritomètre d’Owni-iTélé.

  •  La consommation de l’information en mode multi-écran
  • L’intérêt du Véritomètre et la démarche politique
  • Le factchecking et les rédactions traditionnelles.

1- La consommation de l’information en mode multi-écran

Le « grand débat » d’entre-deux tour a été largement critiqué : chiffres erronés, forme désuète, journalistes potiches… Lors de notre discussion, l’une des questions a été de savoir si un « véritomètre live » aurait apporté une plus-value au débat. La réponse est « certainement ». Mais si l’on prend un peu de recul, suivre le débat tout en ayant un œil sur le véritomètre ou sur un autre site a-t-il vraiment du sens ? Quel est l’intérêt du sacro-saint « live » ? Savoir maintenant ou après que tel ou tel candidat s’est trompé ou a menti, quelle différence ? Plus largement, ce qui me laisse perplexe, c’est la généralisation d’une consommation live et tous azimuts de contenus parallèles et périphériques à une actualité, en l’occurrence le débat.

Consulter Facebook, Twitter ou des sites d’infos a tendance, selon moi, à fragmenter l’attention, diluer le propos et déplacer le centre de gravité du sujet. Qu’en pense untel ou untel, qu’est-ce qu’on en dit dans tel « live-chat », quelle est la blague du jour ou la réflexion qui fait mouche? J’ai dans l’idée que l’on ne consomme plus tant une information pour elle-même, mais pour le dispositif médiatique qui l’entoure. Il s’agit d’une sorte de mise en abîme où il est facile de se perdre, car la profusion de contenus ne laisse plus le temps au temps. Par exemple, le temps d’aller surfer sur un site ou de jeter un coup d’œil à sa timeline pendant le débat, c’est un pan entier de l’argumentaire qui a été « zappé ».

#Véritomètre, filtrage et dé-médiatisation @SylvainLapoix @Davanac

La consultation en mode multi-écran représente un double danger:

  •  Une anesthésie de l’esprit critique d’internautes pourtant à la recherche de sens : « Et au fait, moi, qu’est-ce que j’en pense ? ».
  • Une fragmentation du réel et de l’attention à travers une myriade de prismes qui empêchent de se concentrer sur le sujet principal : « Ah bon, il a dit ça ? J’ai pas entendu ! »

Ce mode de consommation peut évidemment avoir des avantages : créer des discussions, fédérer… mais, c’est un modèle qui convient surtout à l’ « entertainment ». Avoir une vraie discussion politique sur Twitter ou via des commentaires, je n’y crois pas. D’autant que ce sont souvent les mêmes personnes et les mêmes convictions qui mènent la « Conversation ».

Par ailleurs, je pense qu’à chaque événement doit correspondre un temps médiatique distinct. Pour moi, vouloir tout mixer tout le temps (factu, analyse, commentaire, LoL…) est une erreur. Si les outils permettent d’aller de plus en plus vite, le cerveau a besoin de temps pour mettre en place une vraie réflexion. Je suis donc pour une ‘dé-médiatisation raisonnée’. L’objectif étant de laisser place au cours du réel et des événements et non à son miroir déformant : le temps médiatique et digital.

(sans transition))

2- De l’intérêt du Véritomètre

Véritomètre

Le « factchecking » relève pour moi d’une démarche politique. Inscrit dans un idéal démocratique de transparence, le véritomètre vise à dénoncer les « mensonges » des candidats et à rétablir la « vérité des chiffres ». Contrairement à ce que pourrait laisser penser l’objectivité de la méthodologie, il s’agit d’une démarche engagée.

Un constat qui pose les questions suivantes :

  • Quel est le message principal du Véritomètre ? Dire que les politiques mentent, sont de mauvaise foi ou se trompent tout simplement? Si c’est le cas, rien de nouveau sous le soleil.
  • Est-ce le rôle des journalistes ? Dénoncer le mensonge, les détournements et les erreurs fait évidemment partie de leur rôle. Mais le systématisme de la démarche du Véritomètre me fait davantage penser à une action citoyenne et militante qui vise à mettre en accusation. Citoyens ou journalistes, la question reste ouverte et laisse entrevoir d’autres perspectives : ouverture des bases de données de l’État, structuration d’outils de visualisation, nécessité du savoir-faire des statisticiens…
  • L’accès à l’information chiffrée fait-il varier les comportements des électeurs ? J’en doute et je pense que les convictions politiques ou idéologiques pèsent bien davantage. Elle peut jouer à la marge pour un petit nombre d’internautes déjà concernés, informés et engagés. Par contre, le travail du Véritomètre peut pousser les candidats à faire plus attention aux chiffres qu’ils donnent et à davantage verrouiller leur communication.

En tout cas, le « factchecking » n’est pas nouveau. C’est une pratique consubstantielle du métier de journaliste. Ce qui est neuf et stimulant, c’est la forme, l’accessibilité des données, l’ampleur et la rigueur de l’analyse. Rassembler autant de chiffres grâce à une méthodologie exigeante est un véritable tour de force, un travail de moines. C’est un exemple parfait de l’utilisation des data, des enjeux de la conversation avec l’audience (retours directs des interviews) et de la manière dont les journalistes peuvent réinventer leur métier afin de survivre en créant une véritable plus-value.

Concernant l’aspect politique de la démarche, écoutez la réponse de Sylvain Lapoix à la question posée par @Franz_Pak lors de la soirée:

Dans cinq ans, lors du prochain débat présidentiel, verrons-nous défiler sur nos écrans les chiffres vérifiés, énoncés par les candidats?

#Véritomètre, filtrage et dé-médiatisation @SylvainLapoix @Davanac

3- Ce modèle est-il transposable dans les rédactions « classiques » ?

On a envie de dire oui, c’est souhaitable, voire nécessaire. Mais concrètement, comment l’intégrer dans la « fabrique de l’info »? Ambitieux, le datajournalisme est aussi gourmand en moyens humains : développeurs, graphiste, datajournaliste… il nécessite une approche transversale de l’information. Or, dans un contexte de pression budgétaire où les journalistes en place se battent déjà pour garder leur poste, il semble illusoire de vouloir plaquer ce modèle, aussi alléchant soit-il.

Le modèle et le savoir-faire développés par Owni constituent peut-être aussi un laboratoire pour un nouveau modèle économique. Owni, c’est 22mars, une société de services. Les partenariats entre médias semblent être une des voies qui permettraient d’intégrer un savoir-faire à forte plus-value au sein de rédactions qui n’ont pas les moyens de développer en interne les mêmes compétences.

Ces réflexions sont évidemment parcellaires et mériteraient des développements plus longs, alors n’hésitez pas à laisser des commentaires et à faire vivre la « Conversation ».

En définitive, une discussion très intéressante et de nouvelles perspectives ouvertes dans la longue mutation du journalisme à l’ère numérique. Merci à @Davanac  d’avoir organisé cette rencontre.

@NicolasBecquet

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1 commentaire

  1. Merci Jacky. Le « bon français » me tenant également hacker, j’ai modifié mon texte dans le sens de votre suggestion!

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