Journalistes et médias: le choix entre allégeance et dissidence? [3/3]

Bienvenue dans ce troisième et dernier post de la série intitulée “Mais où va donc le journalisme?”. Après avoir posé les questions suivantes: L’info en profondeur, une lubie de journaliste? et Le choix du contre-courant est-il devenu un luxe?, il est temps de parler de la relève, de ces jeunes journalistes qui doivent faire un choix. Entrer dans un média dit traditionnel pour faire leurs classes ou prendre directement la tangente soit comme indépendant, soit via un nouveau projet éditorial du type “start-up de l’info”.

Presse et journalistes: allégeance ou dissidence?

D’après les formateurs et les profs en école de journalisme rencontrés lors du CNMJ, une grande partie des effectifs rêvent encore de devenir grand reporter ou d’intégrer les grands médias. Mais il y a aussi, une frange qui, titillés par une expérience de blogging ou par des aventures multimédias, souhaitent garder leur liberté et craignent d’étouffer dans le “corset” des titres traditionnels.

Face à la nécessaire reconfiguration des médias, tant sur le plan économique qu’éditorial, les directions sont amenées à prendre des décisions stratégiques qui peuvent dérouter. Trop tôt, trop tard, trop musclées, trop marketing, trop orientées vers la recherche du buzz, du clic, de la rentabilité, de l’économie de moyens, de la réduction des effectifs, déséquilibre print-web etc. Sans compter les pigistes et indépendants qui peinent à vivre de leur métier.

Presse et journalistes: allégeance ou dissidence?Ces choix éditoriaux et stratégiques semblent être de plus en plus des pierres d’achoppement entre journalistes et directions. D’où cette question: y a-t-il une défiance croissante ou une rupture de confiance entre les journalistes et leur média?

Par ailleurs, les frontières de plus en plus poreuses entre journaliste, curateur, community manager, marketer, développeur éditorial semblent créer un sentiment de confusion. Cette fragmentation des savoir-faire donne parfois l’impression que la guerre de l’info s’est déplacée sur un autre terrain que celui de l’information. La question du rôle, de la mission et des valeurs du métier de journaliste est clairement posée.

Pour éclairer le débat, voici le point de vue des quatre invités de Mediatype.be: Thierry Dupièreux, Erwann Gaucher, Damien Van Achter et Philippe Couve.

Dupièreux-Gaucher-Davanac-Couve

Les journalistes ne se reconnaissent-ils pas de moins en moins dans la stratégie et les choix de leur média-entreprise? Les jeunes sont-ils face à un choix: allégeance ou dissidence?

Thierry Dupièreux:

Je dirais qu’un bon journaliste est toujours en dissidence au sens littéraire du terme, c’est dans sa nature. Il doit lutter contre le conformisme et chercher ce qui fera la différence. Pas uniquement dans le sujet et les angles choisis, mais aussi dans l’écriture. À ce titre, la multiplication des plateformes élargit l’éventail des possibles. Les rédactions, à mon sens, doivent s’épanouir pleinement dans cette diversité et prendre les devants. Si elles veulent que les valeurs journalistiques s’imposent plus au contenu que les valeurs commerciales, elles doivent être proactives, investir le web et les médias sociaux avec intelligence.

“Dans ce contexte, les jeunes journalistes doivent sans doute gagner plus vite en maturité que leurs aînés pour résister à certaines pressions (vitesse, rentabilité).”

La frilosité doit céder le pas à l’engagement et forcer quelque part les choix stratégiques des médias-entreprises. Cette attitude volontaire n’est pas toujours adoptée par tous, parce ce qu’il est parfois plus confortable de rester dans la posture du journaliste à l’ancienne, convaincu de l’immuabilité de son média. Comportement suicidaire. Le monde de l’information a changé et il faut en profiter, plutôt que subir.

Dans ce contexte, les jeunes journalistes doivent sans doute gagner plus vite en maturité que leurs aînés pour résister à certaines pressions (vitesse, rentabilité). Le devoir de résistance doit aussi se développer beaucoup plus rapidement pour éviter le formatage, l’uniformisation. L’avantage, c’est qu’ils arrivent à un moment où les médias sur le web entendent faire payer leurs contenus. Or seul un contenu différent, intelligent, bien torché, pertinent et unique a de la valeur. Ce constat, qui doit guider les choix stratégiques de tout média soucieux de son avenir, rencontre, à mon sens, les intérêts mêmes du journalisme de qualité. Mais j’ai bien conscience que parfois les fuites en avant économiques malmènent cette vision idéale.

Erwann Gaucher:

Allégeance, non, car bien avant aujourd’hui, les rédactions étaient parfois en désaccord profond et régulier avec les choix de leur média. Les entreprises de médias sont sans doute parmi les plus compliquées à diriger, notamment en presse écrite. Depuis bien longtemps, elles sont sur un marché qui s’écroule, avec une concurrence de plus en plus féroce. Elles doivent être pilotées avec, le plus souvent, des rédactions qui ne se montrent pas dociles, ce qui est une caractéristique sine qua non des journalistes.

“Beaucoup se sont sentis trop longtemps assis sur une rente, sûrs que le public ne pourrait se passer d’eux et que quoi qu’il arrive, leurs journaux seraient indispensables.”

La valse des rédacteurs en chef et directeurs de rédaction est parfois impressionnante dans certains titres, et beaucoup de patrons de presse se plaignent de n’avoir finalement que peu de prise sur le produit qu’ils sont censés vendre.

Mais a contrario, et comme le dit Claude Perdriel, la crise de la presse est avant tout une crise des directeurs de journaux. Beaucoup se sont sentis trop longtemps assis sur une rente, sûrs que le public ne pourrait se passer d’eux et que quoi qu’il arrive, leurs journaux seraient indispensables. Ils n’ont pas voulu regarder de près le changement des usages, et de nombreux journalistes enragent sans doute de voir cela.

Philippe Couve:

Les journalistes ont longtemps refusé de considérer leur média comme une entreprise. Bénéficiant en France d’un statut particulier, les journalistes ont même tenté de faire reconnaître les rédactions en tant qu’entités spécifiques par la loi. En vain.

“Dépossédé de sa capacité d’influer sur le cours de l’histoire, le journaliste se trouve face à un dilemme: subir, fuir ou réinventer.”

Avec la crise de la presse, une forme de prise de conscience est apparue brutalement: le journaliste ne peut pas être indifférent au sort de l’entreprise de presse. Situation que j’avais soulignée d’un aphorisme: si tu ne préoccupes du modèle économique, le modèle économique s’occupera de toi.

Dans des entreprises affaiblies, voire exsangues, le journaliste découvre que les marges de manoeuvre sont souvent faibles et qu’il lui manque souvent des outils conceptuels (économiques, financiers, marketing) pour s’approprier le débat. Dépossédé de sa capacité d’influer sur le cours de l’histoire, le journaliste se trouve face à un dilemme: subir, fuir ou réinventer. Les trois attitudes existent: beaucoup subissent et souffrent, certains fuient le métier et quelques-uns tentent leur chance en créant leur média.

Damien Van Achter:

Il y a un double mouvement. Les journalistes n’ont jamais eu autant d’opportunité de pouvoir se démarquer par un travail de fond sur eux-mêmes, sur qui ils sont et pourquoi ils font ce métier. Parallèlement, les entreprises, elles, n’ont jamais eu autant l’occasion de repérer les bons, qui ne sont d’ailleurs pas toujours journalistes mais qui sont actifs sur le terrain numérique et physique. Plein de beaux métiers sont en train de se créer. Les médias, qui sont effectivement avant tout des entreprises, doivent aussi faire face à ces entreprises qui deviennent média.

“Je pense qu’on est de moins en moins capable, et c’est valable pour tous les métiers, de travailler pour le compte d’une société dont on ne partage pas un minimum l’état d’esprit, de valeurs communes.”

Il y a effectivement une forme d’entrepreneuriat possible pour des journalistes en stand alone. Etre indépendant, c’est sans doute le meilleur et le plus beau des choix à faire quand on est journaliste. Il faut être indépendant, dans tous les sens du terme, ce qui ne veut pas dire qu’on ne peut pas travailler pour un groupe, avec une exclusivité pour une entreprise de presse. Je pense qu’on est de moins en moins capable, et c’est valable pour tous les métiers, de travailler pour le compte d’une société dont on ne partage pas un minimum l’état d’esprit, de valeurs communes.

Ce n’est pas pour rien que de nombreuses start-ups et les grandes boîtes qui réussissent actuellement, ont une politique de ressources humaines, très proactives, très en recherche du bien être de ses collaborateurs. Je ne suis pas sûr que ce soit ce qui prime dans les médias aujourd’hui et que ce soit possible étant donné l’état du marché. C’est une question éminemment complexe, cette notion de confiance et de transparence.

Bonus

Comment terminer cette série, sans évoquer le webdocumentaire de Nina et Denis Robert: Journaliste 2.0 . Il reprend un à un et avec intelligence, les fondements du métier en posant quelques balises fondamentales. Vous y retrouvez notamment Philippe Couve qui intervient dans ce post.

A noter aussi:

Nicolas Becquet

3 commentaires

Publier un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *