Eric Scherer: “Le clergé médiatique a perdu le monopole de ses outils”

Dans la dernière édition de la revue Méta-Média, Eric Scherer décrit un monde où chacun peut venir contester et bousculer le monopole des grands groupes de médias grâce à des outils de production et de diffusiontrès performants et toujours moins chers. Rencontre avec le directeur de la prospective et du développement numérique de France Télévisions.

(Interview réalisée pour le mensuel de l”AJP + Hanghout). 

Eric Scherer

Directeur de la prospective à France Télévisions.

Vous avez titré votre numéro de Méta-média « Le low cost passe en mode industriel ». Que signifie cette industrialisation du low cost ?

Eric Scherer : Dans un premier temps, il y a eu une phase de démocratisation des outils. Cette période a commencé lorsque l’audience, les entreprises et tous les gens qui ne faisaient pas partie du clergé médiatique, se sont rendus compte qu’ils pouvaient utiliser les outils réservés jusqu’alors aux médias et s’en servir pour parler, diffuser, broadcaster à des prix quasi nuls. Désormais, cette production de contenus se déroule à une échelle industrielle. Éric Schmidt, le patron de Google, expliquait, il y a un an, qu’il se créé en deux jours l’équivalent de tous les contenus produits du début de l’humanité jusqu’à nos jours. Avec la suppression des barrières à l’entrée, tout le monde peut devenir un média.

Internet a donc bouleversé les modèles et la logique des médias installés…

On passe, en effet, d’une économie de l’offre à une économie de la demande. Chaque morceau de contenu peut être fragmenté et consommé à la pièce. Ça change tout et ceux qui maîtrisent cette réalité seront les médias de demain. La télévision, elle, se comporte encore majoritairement comme une lance à incendie en arrosant tout le monde sans distinction alors qu’aujourd’hui, on est en mesure de cibler de plus en plus précisément les besoins de chacun.



Vous citez YouTube comme l’un des principaux acteurs et vecteurs de l’industrialisation du low cost, pourquoi ?

D’un hébergeur de contenus, YouTube est devenu un mastodonte de la vidéo en ligne. Il vient par exemple d’ouvrir des dizaines de chaînes professionnelles et éditorialisées sur sa plateforme, sans même parler des partenariats avec les grands médias américains.

Les entreprises, elles, ont très bien compris l’intérêt de ces nouveaux outils.

Oui, on l’a vu avec Redbull qui a mis en scène le saut de Felix Baumgartner depuis l’espace. Mais c’est aussi vrai pour une série d’entreprises qui ont leur propre chaîne YouTube et qui disposent de professionnels de l’image pour mettre en valeur leurs produits. Beaucoup de clubs sportifs de haut niveau possèdent des équipes éditoriales chargées de la communication, notamment sur les réseaux sociaux. L’Élysée, le 10 Downing Street ou la Maison Blanche sont également devenus des médias.

Pourquoi les médias traditionnels ne profitent-ils que très peu de ces outils ?

 C’est la force de l’habitude, ça a toujours marché, pourquoi ça ne continuerait pas ainsi? Souvent, on ne veut pas voir les changements qui bousculent notre zone de confort. Il faut aussi faire très attention au déni qui a été le propre de l’industrie de la musique. C’est aussi le cas de l’industrie de la presse qui n’a pas su se réinventer assez vite et reconnaître que les gens ne s’informaient plus comme avant. Tout le monde va devoir comprendre que l’audience est en train de prendre le contrôle des outils et du média lui-même. C’est d’ailleurs la première fois qu’un média est en train d’être réinventé par ceux qui l’utilisent. Selon moi, ceux qui se crispent sur les anciens modèles sont foutus.

Méta-Média

Le low cost passe en mode industriel

Il y aurait des médias traditionnels crispés d’un côté et des start-ups décomplexées de l’autre?

En tout cas, des galopins de la Silicone Valley qui sèment la pagaille, il y en a beaucoup. Et ils font face à de vieilles maisons traditionnelles en situation confortable de monopole et qui jusqu’ici, gagnait beaucoup d’argent. Mais tout ça, c’est fini.

Maintenant, que le clergé médiatique soit bousculé et perde le monopole de ses outils, ce n’est pas forcément une mauvaise chose. À nous de nous réinventer et de le faire en étroite collaboration avec notre audience.

Mais ce « clergé médiatique » est tout de même garant d’un savoir-faire journalistique…

La plupart des missions du journalisme sont désormais partagées avec le reste de la société : collecte, diffusion, analyse et commentaire de l’information. Par contre,  je pense qu’il y en a une qui reste au journaliste et qui est difficilement copiable, c’est celle de donner du sens. Trier, vérifier, mettre en perspective rapidement à l’information, voilà la vraie valeur ajoutée. Le journaliste doit devenir un newsjockey, un curateur, un vérificateur pourréduire le bruit d’internet.

Et ce que ce savoir-faire est encore monétisable ?

Oui, car cette valeur ajoutée aide les gens à mieux comprendre le monde et leur fait gagner du temps. Mais attention, l’information n’a jamais été et ne sera jamais un « stand alone business », un contenu qui permettrait de financer seul une rédaction. Il faut donc recréer des activités connexes, des services, de la formation, des conférences pour aider à financer le cœur du métier, l’information,qui n’a malheureusement jamais été rentable.

  Nicolas Becquet

Sur Twitter: @EricScherer

Son blog: Meta-media.fr

A lire aussi: 

 La mode média en 2013

Voici quatre « tendances médias » relevées par Éric Scherer pour 2013 :

  •  La vidéo. Dans un format court ou documentaire, les grands médias investissent massivement la production audiovisuelle. Plusieurs journaux comme le Wall Street Journal ou le New York Times ont déjà créé leurs chaînes sur Internet et concurrencent les grands « networks » américains.
  •  Le double écran : la télévision se regarde de plus en plus « connecté ». Le petit écran est relayé par le deuxième écran : la tablette. Commenter en  direct une émission sur les réseaux sociaux et pratiquer le « multitasking » deviennent des pratiques courantes.
  •  Le mobile. Il est devenu leprincipal support d’accès aux sites d’information. Plus de la moitié des internautes qui consultent lemonde.fr le font via leur smartphone ou leur tablette.
  • Les communautés et les réseaux sociaux devront être chouchoutés par les médias s’ils veulent attirer du trafic sur leur site. Ces internautes engagés et hyper connectés représentent une caisse de résonnance pour les contenus et donc une cible privilégiée du marketing.

La revue Méta-média, « cahier de tendances médias de France Télévisions », automne-hiver 2012-2013.

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