Presse: le choix du contre-courant est-il devenu un luxe? [2/3]

La série intitulée « Mais où va donc le journalisme? » se poursuit avec ce second post. Après L’information en profondeur est-elle une lubie de journaliste?, voici venu le temps d’interroger les choix éditoriaux de la presse dans un contexte de pression économique et de diminution constante du lectorat des éditions papier.

La question centrale: le choix du contre-courant est-il devenu un luxe?

Les « Unes marketing » des magazines d’info sont sans doute les exemples les plus parlants. Il ne s’agit pourtant que de l’aspect visible d’une tendance lourde à l’uniformisation des lignes éditoriales et du traitement de l’actualité.

"Dans le secret de la face cachée des magazines", un article d'Isabelle Hanne - ecrans.fr

« Dans le secret de la face cachée des magazines », un article d’Isabelle Hanne – ecrans.fr

Si la dépendance aux ressources publicitaires et à l’argent des annonceurs est consubstantielle à l’activité des entreprises de presse, on peut se demander si l’état préoccupant de leurs finances n’accentue pas la donne. N’est-il pas plus que jamais nécessaire de retenir le lectorat grâce à des sujets « vendeurs »? Et, si les ventes suivent pourquoi changer de stratégie?

Deuxième paramètre à observer: l’organisation des rédactions et plus précisèment l’articulation entre « print » et « web ». Dans les esprits, le journal papier reste le média-roi, celui de la qualité, captant la plus grande partie du lectorat et donc des moyens . Une position de principe remise en cause par le constat suivant: le papier perd des lecteurs, le numérique en gagne. Pourtant, ce présupposé empêche toujours de construire une vraie politique éditoriale bimédia, fondée sur d’autres bases que l’équation print = qualité / web = info brute et instantanée.

Le renforcement de l’identité des journaux ne pourrait-il pas se faire par une nouvelle approche de l’info sur papier, soutenue par une synergie avec les rédactions en ligne, chacun remplissant un rôle bien défini et complémentaire grâce à une meilleure répartition des forces et des moyens?

Que penser de ces constats? Sont-ils réels ou fantasmés? Existent-ils des alternatives, des pistes « économiquement compatibles » pour changer la donne?

Pour répondre à ces questions, nous poursuivons avec les points de vue d’Erwann Gaucher, de Damien Van Achter et de Phillipe Couve, trois spécialistes de l’écosystème web et médiatique. Ils ont en commun de rester attentifs aux nouvelles pratiques et ce, pour guider les médias, les journalistes et les étudiants. Invité surprise du débat Thierry Dupièreux, rédacteur en chef du journal L’Avenir. (Il a posté sa réflexion en commentaire, elle fait maintenant parti de l’interview croisée.)

Erwann Gaucher- Davanac-Philippe Couve-Mediatype.be

La presse quotidienne et hebdomadaire ont-t-elles encore les moyens d’imposer des choix rédactionnels à contre-courant de ce qui « marche » sur le web?

Erwann Gaucher:

Le principal problème de la presse, surtout quotidienne, c’est justement de ne plus vraiment faire de choix. De tenter de rester dans la temporalité quotidienne, alors que la temporalité de consommation des infos ne se compte plus en jours, mais en heures. De lorgner vers la temporalité longue, sans vraiment le faire, car n’en ayant pas les moyens humains ou économiques (coût du papier, place limitée…)

« Un constat étonnant : des rédactions web qui intéressent des audiences et génèrent des dizaines de millions de pages vues par mois, mais que l’on tient toujours grandement à l’écart des supports papier, qui perdent des lecteurs… »

Peut-elle inverser cette tendance ? Sans doute, si elle arrête d’être une fétichiste du papier. Si les rédactions acceptent que le numérique sera leur tête de pont et le papier un lieu de slow journalisme par exemple. Qu’il ne sera plus forcément pertinent de chercher à faire la Une avec l’actu de la veille, mais de laisser le temps réel et la réactivité au numérique pour proposer le complément, les enquêtes,  les reportages au long cours prenant de la place et du temps.

Pour cela, les journaux doivent remettre à plat, encore une fois, leur organisation. Que les « plumes » du papier fassent aussi le boulot sur le numérique et que les journalistes du numérique puissent investir le papier, ce qui est encore rare dans beaucoup de journaux. Un constat qui est d’ailleurs étonnant : des rédactions web qui intéressent des audiences et génèrent des dizaines de millions de pages vues par mois, mais que l’on tient toujours grandement à l’écart des supports papier, qui perdent des lecteurs…

Philippe Couve:

Le modèle éditorial des médias est inextricablement lié à leur modèle économique. Pour un média qui vit uniquement de la publicité, il sera difficile d’échapper à une course à l’audience et au nombre de pages vues en privilégiant les sujets “qui marchent sur le web”. Toutefois, cette notion de “sujets qui marchent” ne se limite pas nécessairement aux vidéos de chatons et aux prestations chorégraphiques de Miley Cyrus. C’est ce que montre le site Upworthy aux États-Unis et ce que tente de mettre en oeuvre Buzzfeed.

« Il s’agit de signifier à l’abonné qu’il trouve plus ou mieux ici qu’ailleurs. »

En revanche, pour un média qui vit des abonnements de son public, l’enjeu est différent. Le lecteur a payé à l’avance, l’enjeu consiste à s’assurer de sa fidélité. Dans cette optique, la notion de proposition éditoriale est plus évidente et plus facile à mettre en œuvre. Il s’agit de signifier à l’abonné qu’il trouve plus ou mieux ici qu’ailleurs.

Reste qu’au-delà des contraintes particulières des deux modèles (et des versions hybrides qui existent de plus en plus), ce sont les journalistes — en particulier dans l’encadrement — qui décident de laisser de la place et du temps pour des propositions éditoriales originales. Il reste donc de la place pour des sujets à contre-courant sur le web mais dans des proportions variables selon les modèles économiques et les modes d’organisation.

Damien Van Achter:

De nouveau, on est dans un moment charnière où l’on voit que « ce qui marche », c’est la news au kilo, c’est le nombre de pageviews, c’est le nombre d’impressions, au mieux c’est le nombre clics. Pourtant, on voit bien que ce modèle-là mène droit dans le mur en terme qualitatif, et le problème c’est qu’il n’y en a pas d’autres qui émergent réellement. En même temps, le marché publicitaire est en train de très très fort bouger avec cette notion « d’engagement » qui commence à vraiment se concrétiser avec les systèmes d’Ad Exchange, avec le Re-Targeting, le profilage hyper pointu. Les marques y ont tout intérêts, les agences d’achats d’espace aussi, les grands acteurs, eux, sont tous positionnés.

« On a toujours le choix, mais il faut inventer les modèles économiques qui vont avec. »

La question, c’est qui va être capable de tirer profit de tout cela. On le voit avec des structures comme Buzfezed, qui reste quand même tributaire d’un volume important de consultations, mais ça fonctionne. Mais est-ce que les structures traditionnelles vont être capables de muter, de s’adapter, se transformer, d’élaguer, même si le terme est discutable, de gérer leurs effectifs. Tout cela n’est pas neuf…

On a toujours le choix, mais il faut inventer les modèles économiques qui vont avec. S’il y a dix ans, c’était les petites annonces qui payaient les reportages en Afghanistan depuis, des pans de ce qui fonctionnait encore avant la crise ne fonctionne plus ou fonctionne différemment. Il y a urgence de réinventer. Est-ce que ce n’est pas trop tard pour toute une série d’acteurs traditionnels, ça c’est une autre question.

Thierry Dupiereux - L'Avenir

Thierry Dupiereux, rédacteur du quotidien L’Avenir. Photo: EdA – Jacques DUCHATEAU

Thierry Dupièreux, rédacteur en chef du journal L’Avenir

Assez d’accord avec tout ce qui est dit ci-dessus. Chez nous, à L’Avenir, quotidien belge d’information régionale, nous essayons notamment d’articuler notre réflexion sur le mode « slow » / « fast ». Mais cette dichotomie ne peut pas venir se coller uniquement à l’alternative papier / web. En fait elle doit plutôt coïncider, grosso modo, au mode « payant » / « gratuit ». C’est là qu’on voit tout l’intérêt qu’on les entreprises de presse à investir dans l’enquête de longue haleine, dans le web doc, dans le traitement web différencié.

« Comment diffuser, aujourd’hui un journalisme de qualité en prise avec son temps, porteur de sens et en phase avec les nouveaux modes de diffusion et les nouvelles réalités économiques? »

Tous ces travaux journalistiques ont une valeur, et même une double valeur (journalistique/économique). C’est sur eux qu’il faut faire reposer les modèles économiques, c’est eux qui permettront de maintenir les rédactions au coeur de l’information, de fidéliser les lecteurs, de soutenir aussi le débat démocratique. Dans l’absolu, tout le monde est d’accord sur ce point, mais les mentalités ne sont pas toujours mûres, les armoires aux excuses s’ouvrent souvent et la peur de « déforcer » le papier empêche des réorganisations profondes qui bousculent à la fois certaines certitudes budgétaires et habitudes de travail.

L’objectif est clair, mais le chemin pour y parvenir n’est pas l’itinéraire rêvé d’une promenade automnale. Entre appréhensions inhibitrices et incertitudes économiques, il s’agit d’avancer en ayant constamment à l’esprit la seule question valable: Comment diffuser, aujourd’hui un journalisme de qualité en prise avec son temps, porteur de sens et en phase avec les nouveaux modes de diffusion et les nouvelles réalités économiques? . Dans le cas d’un journal comme L’Avenir, il s’agit d’ajouter dans cette réflexion ce qui fait l’essence de sa marque (information locale traitée avec sérieux).

Propos recueillis par Nicolas Becquet

Retrouvez Erwann Gaucher, Damien van Achter et Philippe Couve dans les deux autres articles:

  1. L’info en profondeur, une lubie de journalistes ?
  2. Journalistes médias: le choix entre allegeance ou dissidence ?

4 commentaires

  1. Assez d’accord avec tout ce qui est dit ci-dessus. Chez nous, à L’Avenir, quotidien belge d’information régionale, nous essayons notamment d’articuler notre réflexion sur le mode « slow » / « fast ». Mais cette dichotomie ne peut pas venir se coller uniquement à l’alternative papier / web. En fait elle doit plutôt coïncider, grosso modo, au mode « payant » / « gratuit ». C’est là qu’on voit tout l’intérêt qu’on les entreprises de presse à investir dans l’enquête de longue haleine, dans le web doc, dans le traitement web différencié. Tous ces travaux journalistiques ont une valeur, et même une double valeur (journalistique/économique). C’est sur eux qu’il faut faire reposer les modèles économiques, c’est eux qui permettront de maintenir les rédactions au coeur de l’information, de fidéliser les lecteurs, de soutenir aussi le débat démocratique. Dans l’absolu, tout le monde est d’accord sur ce point, mais les mentalités ne sont pas toujours mûres, les armoires aux excuses s’ouvrent souvent et la peur de « déforcer » le papier empêche des réorganisations profondes qui bousculent à la fois certaines certitudes budgétaires et habitudes de travail. L’objectif est clair, mais le chemin pour y parvenir n’est pas l’itinéraire rêvé d’une promenade automnale. Entre appréhensions inhibitrices et incertitudes économiques, il s’agit d’avancer en ayant constamment à l’esprit la seule question valable: « Comment diffuser, aujourd’hui un journalisme de qualité en prise avec son temps, porteur de sens et en phase avec les nouveaux modes de diffusion et les nouvelles réalités économiques? ». Dans le cas d’un journal comme L’Avenir, il s’agit d’ajouter dans cette réflexion ce qui fait l’essence de sa marque (information locale traitée avec sérieux).

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