Faut-il jeter le JT? Non, pourquoi?!

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William Irigoyen - Arte

William Irigoyen – Arte Reportage

Dans un essai à charge, William Irigoyen, ancien présentateur du journal d’Arte, appelle à faire table rase du journal télévisé.  Jeter le JT – Réfléchir à 20h est-il possible? est publié aux éditions François Bourin, est un pamphlet contre le 20h.

L’argumentaire, nourri par une étude comparée des journaux télévisés des années 1982, 1992, 2002 et 2012, soulève de vraies questions, mais manque parfois de nuances et flirte avec une forme règlement de compte.

 

 Faut-il tuer le JT ? Oui. Et si la réponse est catégorique, c’est parce que le corps présente de trop nombreuses métastases. Cette mise à mort nécessitera, j’en suis convaincu, une reconstruction lente, laborieuse même, qui découragera les bonnes volontés.

William Irigoyen

Pour ce post, je me suis nourri de la longue interview accordée à Ziad Maalouf dans l’émission L’Atelier des médias sur RFI (ci-dessous), pas du livre que je n’ai pas lu.

Je réagis ici à plusieurs titres : en tant que journaliste, en tant que téléspectateur régulier du 20h de France 2 et aussi en tant qu’ancien élève de William Irigoyen qui, à l’école de journalisme du Celsa et en duo avec Bruno Roger Petit, a formé des étudiants à appliquer une partie des recettes et des savoir-faire dénoncés dans ce livre.

Les faiblesses du JT

Jeter le JT - William IrigoyenParmi les griefs faits aux journaux télévisés, et que je partage avec l’auteur, on retrouve pêle-mêle un goût trop prononcé pour les marronniers, l’extrême pauvreté du panel d’experts, une tendance au suivisme et enfin une actualité culturelle réduite à une horripilante promotion d’une petite communauté d’artistes, acteurs et chanteurs installés et surmédiatisés.

Vous ne lirez pas dans ce texte d’éloge du 13h de TF1, ni de son 20h que je ne regarde qu’occasionnellement, par curiosité, pour en prendre le pouls. D’ailleurs, est-il vraiment possible de comparer les JT d’Arte, de France 2, de France 3 et de TF1, tant la forme et les partis pris sont aussi divers que l’audience à qui ils s’adressent.

La personnalisation du journal est-elle à placer dans la catégorie “faiblesses”. Je n’en suis pas convaincu. Un visage qui porte l’actu, la raconte et la fait entrer via le poste dans les foyers, c’est une forme de storytelling très efficace et qui a fait ses preuves. Et si Laurent Delahousse a rendu le JT de France 2 plus sexy, pourquoi s’en plaindre, si cela donne envie de s’informer ?

Et si l’on y regarde de plus près, la critique de la personnalisation pourrait aussi être faite aux matinales radios et à leurs présentateurs vedettes, aux éditorialistes des magazines et des journaux, etc.

Des “sujets trop formatés” ? Idem pour la radio ou la presse écrite et même topo sur les grands sites d’infos où les articles répondent à des formes très normées et conventionnelles : texte + photo, vite faits.

Et ce n’est en aucun cas une justification de ces pratiques qui appauvrissent l’info et décrédibilise le travail journalistique, mais ce n’est pas propre aux journaux télévisés.

Des efforts et un mouvement de réforme

Malgré ces reproches, que je partage avec l’auteur, je note un manque évident de nuances. William Irigoyen aboutit à la conclusion suivante : rien n’est à sauver, il faut faire table rase. Une approche en forme de raccourci qui masque, par exemple, les efforts entrepris par France 2 ces dernières années.

Bien sûr, une telle case ne connaîtra sans doute jamais de révolution copernicienne, d’autant que le rendez-vous fonctionne : le 20h est regardé par 12 millions de Français. Au mois de septembre, Le journal de France 2 a enregistré une part d’audience de 19,6% en moyenne avec 4,6 millions de téléspectateurs, soit 140 000 de plus qu’en septembre 2013.

A écouter : Agnès Vahramian, rédactrice en chef du journal de 20 heures de France 2, invitée de L’Instant M sur France Inter.

Instant M - France Inter

Une juste récompense pour un JT qui a entrepris une réforme fructueuse depuis 2007, lorsque Thierry Thuillier est devenu rédacteur en chef, après avoir piloté et présenté l’émission de reportages un Œil sur la planète.

La réforme éditoriale a notamment consisté à mettre l’accent sur une nouvelle approche de la couverture internationale. Parallèlement, un certain Laurent Delahousse faisait ses débuts à l’antenne dépoussièrant au passage la présentation, avant de réformer la formule week-end des JT de la chaîne publique.

Le samedi et le dimanche l’actu est plus faible, dont acte, au lieu de tirer en longueur des infos creuses, place est faite au reportage long format et à un débat le dimanche. C’est la naissance du « 13h15 », une tranche magazine assumée.

Thierry Thuillier

© D. Goldsztejn – Maxppp

Des avancées à mettre à l’actif du présentateur qui essuie aujourd’hui de nombreuses critiques face la personnalisation et la starification du poste de présentateur du 20h.

Retour à Thierry Thuillier, désormais directeur général délégué à l’information de France Télévisions et directeur de l’antenne de France 2, qui annonçait, en mai dernier, une nouvelle phase de réforme du journal. A laquelle s’ajoute une accélération de la fusion des rédactions du groupe.

 

Dans une société qui doute, qui souffre, il faut des débats mais il faut aussi expliquer davantage, sans surplomb, sans idées professorales, avec plus de légèreté, en veillant au lien avec le public. 

Des progrès ? Oui, mais lesquels ?

Sur le plan purement éditorial maintenant. Une fois passée la fièvre des directs en situation, la rédaction en chef a pris le pari de réformer l’offre, le rythme, la durée et l’articulation des sujets. C’est ainsi que sont apparus les “grands formats” en milieu de JT.

France 2 - Christophe de Vallembras

JT de France 2 – 1er décembre – Christophe de Vallembras à propos des inondations.

Une approche pédagogique visuelle a été développée pour décrypter certains sujets avec le très pro Christophe de Vallembras. Après quelques tâtonnements, les illustrations en 3D offrent désormais une véritable plus-value à l’info. La pédagogie par les visualisations, n’est-ce pas une tendance lourde de l’info en ligne de qualité ?

William Irigoyen, lui, n’est pas convaincu par “la mode des infographies” :

“Un reportage aurait pu remplir cette fonction puisqu’il a l’avantage de confronter un propos avec la réalité du terrain.”

Que dire de L’œil du 20h, une séquence de factchecking (vérification des faits) qui prend le contrepied du rythme de l’info pour revenir sur des dossiers ou jeter un regard oblique sur un fait d’actualité. Car c’est bien le défi actuel de la majorité des médias, celui de sortir du cycle infernal de l’actu et de cette mécanique qui s’auto-alimente et accapare toutes les énergies, sans faire pour autant avancer l’info.

L'oeil du 20h - David PujadasA lire : Alors que l’audience de son “19 heures” s’érode, RTL Belgique relance la bataille de l’info.

Ode à la diversité

Quoi que l’on puisse penser, le JT participe à la diversité des sources et des formats. C’est d’ailleurs la seule offre qui parvient encore à raconter l’actualité au plus grand nombre. Tout récit est fait de choix, critiquables, contestables, mais faut-il pour autant tout jeter ?

Pour être informé en profondeur ou de manière inattendue, il y a mille autres sources accessibles, que ce soit à la télé, à la radio ou en ligne. Pourquoi demander à un journal de 30 minutes de régler tous les maux auxquels sont aujourd’hui confrontés les médias et les journalistes. Etre exigent avec le service public oui, demander l’impossible, non.

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A l’heure où les journaux ne se vendent plus et où les sites d’infos passent un à un au payant, je vois dans la grand messe du 20h un des derniers ciments entre l’info et le plus grand nombre. Que reste-t-il en accès libre? Les gratuits et des portails d’info, Google Actualités…

Et ne nous trompons pas, l’accès aux terminaux mobiles, le maniement des applis, le paramétrage des flux,… ne concernent qu’une partie de la population. Sans compter que cet accès demande des connaissances techniques et un investissement en temps et en argent importants pour s’informer… correctement. Le JT est un format contesté et contestable, mais précieux.

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Ne devrait-on pas se réjouir que le plus grand nombre ait encore accès à de l’information vérifiée et gratuite (ou presque). Le JT joue un rôle dans la démocratie et mérite donc autant de respect que de suspicion et de vigilance.

Alors, il est certainement plus facile de se focaliser sur la mèche de Laurent Delahousse, sur le manque d’insolence de David Pujadas ou sur la coloration magazine du 13h d’Elise Lucet, mais à eux trois, en assumant leurs choix, ils sont parvenus pas à pas à faire bouger une institution cloisonnée.

Rien n’empêche d’en demander toujours plus, mais de là à en appeler à la disparition pure et simple du 20h, il y a un pas qu’il ne faut pas franchir. Surtout lorsque, comme William Irigoyen, après avoir sacrifié le JT sur le bûcher d’un essai à charge, on se déclare “disponible” pour participer à sa rénovation. Que les cendres de bonne volonté se manifestent!

Nicolas Becquet

 

Le parlOff-On

Comme je le disais au début de ce post, William Irigoyen a été mon prof lors de mon passage au Celsa en 2004-2006, à Paris. A l’époque, il coanimait un cours sur le « journalisme télé » et l’art du JT avec « BRP », Bruno Roger-Petit, ancien présentateur rebel du journal de France 2, débarqué à la suite, si mes souvenirs sont bons, d’un jet de fiches à la fin d’un journal. (William Irigoyen a lui aussi été écarté du JT d’Arte, comme il l’explique dans l’entretien accordé à Ziad Maalouf)

Il me reste des souvenirs contrastés de mes cours de « télé ». D’un côté William Irigoyen, qui en bon prof prenait son rôle à coeur et de l’autre BRP, coutumier des retards et des absences, qui prenait un malin plaisir à se moquer des étudiants, tournant en dérision leur apparence physique, leur style vestimentaire ou leur diction. Profitant de leurs premiers passages en studio, devant une trentaine de camarades, il “cassait”, au point de laisser la confiance en soi de certains sur le carreau… Ceux-là, c’est sûr, n’étaient pas fait pour la télé !

Je ne cache pas que ces séances “potaches” ne m’ont pas poussé vers la « spé » télé. Mais à l’époque j’étais sans doute une “petite nature” au “look de métro sexuel”. Le darwinisme télévisuel a semble-t-il bien fait les choses, j’ai choisi le chemin de la radio, de la presse écrite et du web.

Un dernier souvenir. A l’époque, Bruno Roger-Petit semblait plutôt admiratif du coup de jeune donné à la présentation du JT par… Laurent Delahousse, un journaliste jugé “novateur” parce qu’il avait fait tomber la cravate et lançait certains sujets debout.

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