Journalism++ – L’investigation par les données

journalism++ Equipe

Marion Kotlarski

 

SERIE : Peu nombreuses et souvent petites, les agences web spécialisées dans l’info sont rares et discrètes. Composées de bidouilleurs de talents, d’amoureux des données et du storytelling, leur travail enrichit l’info.
– Les quatre agences choisies ont en commun d’être jeunes, dynamiques et surtout de faire un pari, celui du journalisme de qualité. Avec des propositions fortes, parfois militantes, elles participent aux renouvellements des pratiques grâce à la mise en scène de l’info.
– De la plus grande Ask Media à la plus petite The Pixel Hunt, en passant par Wedodata et Journalism++, voici une série de quatre entretiens pour découvrir les coulisses de ces fabriques artisanales de l’info.

 

Ils sont trois, Anne-Lise Bouyer, Nicolas Kayser-Bril et Pierre Romera. Ils ont une passion commune, faire parler les bases données pour créer des récits journalistiques pointus et inédits. Les outils qui leur manquaient, ils les ont créés: Datawrapper et detective.io. Ils partagent leur code sur Github. Ils sont également formateurs, ils enseignent comment travailler les données. Et cerise sur le gâteau, ils vivent de leur métier. Rencontre avec trois talents du journalisme de données.

Journalism++ en bref

  • 3 personnes :  une cheffe de projet, un datajournaliste et un développeur.
    Création : 2011
    Activité : “Journalism++ fait parler vos données”
    Philosophie : “Nous croyons que le journalisme s’est échappé des rédactions”. Le manifeste.
  • Site : jplusplus.org
  • Sur Twitter

Exemples

 

Comment est née l’agence J++ ?

Nous (Nicolas Kayser-Brill et Pierre Romera) avons travaillé ensemble chez OWNI en 2010 et 2011. Quand la soucoupe a commencé à partir en chute libre, nous sommes partis pour travailler ensemble. Nous voulions créer une équipe de datajournalisme dans un média parisien, mais c’était trop tôt : aucun responsable n’a voulu nous suivre. Nous avons créé Journalism++ pour faire du datajournalisme, le modèle d’affaires est venu après, quand Anne-Lise Bouyer nous a rejoint, début 2012.

Vous avez également d’autres agences en Europe ?

J++ carte EuropeNous avons commencé un programme de licence de marque en janvier 2013, lorsque Jens Finnäs et Peter Grensund ont commencé Journalism++ Stockholm. Le but est de rassembler sous une même marque les meilleures agences de datajournalistes de chaque marché. Nous avons aujourd’hui des licenciés à Amsterdam, Cologne et Porto. Une autre ville rejoindra la liste la semaine prochaine, cette fois-ci en Amérique du Sud.

Vous avez de nombreuses activités : développement, enquêtes journalistiques, formation, outils,… Comment êtes-vous organisés ?

La mission de Journalism++ est d’aider les journalistes, quels qu’ils soient, à travailler avec les données. Depuis leur collecte jusqu’à leur analyse et leur visualisation. Toutes nos activités sont organisées autour de cet axe. Nous avons vu qu’un outil était nécessaire pour que les journalistes puissent visualiser facilement leurs données et nous avons développé Datawrapper (qui est maintenant géré exclusivement par Journalism++ Cologne). Nous avons constaté que les journalistes avaient du mal à travailler leurs données en réseau et nous avons créé Detective.io, un outil dédié à cette pratique.

Nos activités de développement, de formation et de conseil viennent surtout des médias eux-mêmes, qui nous contactent lorsqu’ils ont des besoins auxquels ils ne peuvent pas répondre en interne.

C’est cette approche pluridisciplinaire qui fait le succès de l’agence et qui lui permet d’être viable ?

Le datajournalisme est pluridisciplinaire par nature :). Le succès de Journalism++ vient surtout de nos clients et de nos partenaires qui nous font confiance, comme WeDoData, avec qui nous travaillons régulièrement. Le fait que nous soyons basés dans deux capitales européennes (Berlin et Paris) est aussi un atout indéniable pour réaliser des projets basés dans plusieurs pays.

Votre agence est-elle rentable ? Combien de personnes fait-elle vivre ?

Sans investisseurs extérieurs, nous n’avons pas d’autre choix que d’être rentable. Nous sommes aujourd’hui trois CDI à temps plein.

Vous travaillez avec des médias, des ONG, des acteurs institutionnels,… comment choisissez-vous vos clients et vos projets ?

Notre but est d’aider ceux qui veulent raconter des histoires avec leurs données. Nous ne pensons pas qu’il existe une différence fondamentale entre une enquête de Global Witness, une ONG, ou une investigation du Monde. Nous choisissons les projets qui nous intéressent d’un point de vue éditorial et technique.

Quels sont vos rapports avec les “médias traditionnels” ? A l’origine, vous leur aviez proposé vos services, sans succès. Aujourd’hui cela se passerait-il différemment ?

Nous poussons les médias à se doter d’équipes de datajournalisme en interne depuis que nous faisons ce métier. Cela ne représente pas un risque pour nous. Au contraire, une équipe organisée peut monter des projets de long terme avec des sociétés extérieures comme la nôtre.

World of WorkNous offrons d’ailleurs des prestations de service pour créer des projets de datajournalisme avec des rédactions traditionnelles, comme ce fut le cas avec le projet World of Work pour Arte Journal.

Certains journaux sont bloqués par leur incapacité à acheter. Un rédacteur/rédactrice en chef ne peut payer en général qu’en piges d’environs 100 €, ce qui ne correspond pas au prix d’un projet de datajournalisme. Dans ces cas-là, on travaille avec eux grâce à des financements extérieurs comme des subventions ou des prix gagnés à des concours. On a ainsi fait des projets avec Libération, Svenska Dagbladet et de nombreux autres médias.

Qu’est-ce qui distingue J++ sur le marché de la data ?

Nous sommes une des seules agences en Europe spécialisées dans le récit et le journalisme, plus que dans la visualisation uniquement. CEPID à Madrid, OpenDataCity et Webkid.io à Berlin fonctionnent de manière similaire, mais nous sommes les seuls à avoir une véritable dimension européenne. Nous sommes aussi parmi les seuls à créer des outils adaptés aux besoins de nos clients. Nous avons par exemple créé un outil de visualisation spécialement pour la région Ile-de-France et travaillons actuellement à refaire le système cartographique d’un éditeur allemand.

Nous étions, par exemple, les seuls capables de monter un projet journalistique d’envergure (et data-driven) au niveau européen en moins de 48 heures. Migrants Files est le meilleur exemple de ce genre de projets et nous venons de recevoir un financement pour enquêter sur un nouveau volet du problème. Il y a eu d’autres projets qui ont eu beaucoup moins d’écho (Belarus Networks, Innovative Energy Projects) et d’autres qui n’ont pas été menés à terme. Nous avons d’ailleurs publié un making-of d’un projet d’enquête sur la Woman Tax.

OffShoreleaks, Luxleaks, Swissleaks, l’investigation par les données a enfin trouvé son créneau, sa pleine puissance ? 

On peut rajouter Fifa Files du Sunday Times et les projets de Wikileaks à la liste des enquêtes menées à partir d’une base de données livrée par une source. Mais nous trouvons que Stop and Seize du Washington Post ou l’enquête du NYT sur l’immeuble Time Warner sont encore plus révélatrices de cette nouvelle tendance, puisque les journalistes n’attendent plus qu’une source vienne à eux, mais constituent eux-mêmes les bases de données nécessaires. C’est ce que nous avons fait avec The Migrants Files.

J++ projets

Votre approche des données s’intègre dans une démarche journalistique engagée…

Nous sommes des journalistes, nous travaillons sur des problèmes de société (The Migrants Files), des enquêtes plus précises (The Belarus Networks) ou du magazine. Comme de nombreux autres journalistes, en fait. La différence tient juste à la manière dont nous sommes organisés.

On a l’impression que les données permettent de décloisonner l’approche de l’info : thématique, zone géographique… ?

En partant d’une base de données, on peut facilement collaborer avec de nombreux journalistes, quelle que soit leur langue de travail. Non seulement on peut travailler à plusieurs, mais on permet aussi à chaque participant de ne publier que l’angle qui l’intéresse. C’est ce qui s’est passé avec SwissLeaks : des journalistes mettent en commun certains éléments, comme des vérifications de certaines personnalités, puis chaque rédaction publie en fonction de l’intérêt de ses lecteurs. C’est une approche qui permet de faire de grandes enquêtes à très bas coût.

Lors d’une interview donnée à l’Atelier des médias sur RFI, vous affirmiez que le journalisme était sorti des rédactions. Pouvez-vous expliquer pourquoi ?

La définition du journaliste, c’est encore souvent “une personne qui travaille dans une rédaction”. C’est absurde, car cela met sur le même pied un présentateur de Russia Today, qui répète ce que lui dit le Kremlin, avec un journaliste d’investigation indépendant. Pour nous, le journalisme, c’est l’action d’ajouter de la valeur à l’information dans l’intérêt du public. C’est souvent un acte désintéressé.

Chelsea Manning, en envoyant les documents irakiens et afghans à Wikileaks, a commis un acte de journalisme. Pitch Interactive, une agence californienne qui a visualisé l’historique des attaques de drones en 2013, a fait de même. Tout comme Eliot Higgins quand il commence à vérifier des infos sur la guerre en Syrie (il a depuis créé Bellingcat). Tous ces exemples montrent que l’on peut commettre des actes de journalisme sans avoir de carte de presse. Ce que nous faisons aussi à Journalism++.

J++ compétences

La volonté de faire de tous les journalistes des codeurs ou des journalistes de données, qu’en pensez-vous ? N’est-ce pas une spécialité qui demande un savoir-faire très spécifique et un apprentissage permanent ?

Le journalisme de données, c’est surtout un processus. On a besoin de chefs de projet qui maîtrisent un peu toutes les étapes du processus, de la recherche des données (scraping, FOIA), à l’analyse statistique et au code, sans oublier l’écriture. Mais on a surtout besoin de spécialistes, à savoir des développeurs, des enquêteurs, des spécialistes des réseaux sociaux, etc. Ensuite, chaque équipe s’organise comme elle veut en fonction du projet.

Cela dit, tous les journalistes doivent connaître les bases du journalisme de données: trouver un angle dans une série de données simple, critiquer une analyse, faire des ratios, calculer une évolution et faire des visualisations simples (lignes, barres). Non seulement parce que tous ceux qui publient sur le web doivent pouvoir le faire, mais aussi parce qu’il faut savoir décoder les opérations de communication qui utilisent des données.

Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter pour 2015.

Encore plein de projets intéressants !

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=> Ne partez pas ! La suite de la série est juste là :

Nicolas Becquet

En bonus : les valeurs  de J++

J++ manifeste

 

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